Par sa dimension autobiographique et ses allures de grand bilan, le nouveau film de Pedro Almodóvar semble être son dernier, le testament d'un immense cinéaste qui livrerait son ultime confession. Or, si Salvador Mallo est ce réalisateur pétri de douleurs qui l'empêchent de se remettre au travail et l'enfoncent dans la dépression, le film évite de se complaire dans la morosité; à travers toute une série de retrouvailles et de souvenirs, c'est au contraire une résurrection qui s'amorce, un trajet qui doit conduire à la réactivation du désir. Comment faire pour oublier le mal qui nous ronge ? Comment retrouver la foi dans le cinéma ? En retrouvant Alberto Crespo, l'un de ses acteurs qu'il n'avait pas vu depuis trente ans à cause d'une brouille, et son ancien amant Federico, Salvador renoue avec son passé qui a fait son bonheur, sa gloire. Quand bien même les tensions avec Alberto ne se sont pas estompées avec le temps, l'acteur stimule Salvador en décidant d’adapter au théâtre l'un de ses récits intimes; par hasard, Federico assiste à l'une des représentations et reprend contact avec Salvador dans une scène magnifique où les cœurs sont mis à nu et les corps rejoints par un baiser fougueux rappelant "le bon vieux temps". Le passé guérit, affirmation vérifiée par les nombreux souvenirs qui assaillent Salvador quand ce dernier somnole; cet état vaporeux lié à une grande consommation d'héroïne – la drogue qui entremêle les temporalités : idée qui fait évidemment penser à "Il était une fois en Amérique" – fait resurgir une enfance fondatrice, une mère dont la mort l'a marqué mais qu'il a aussi profondément déçue et un peintre, surtout, symbole du premier désir. C'est cette image d'un corps nu baigné par la lumière du soleil, dévastatrice en ce qu'elle provoque un choc au jeune Salvador – stupéfiante image au ralenti de l'évanouissement suite à cette révélation d'une orientation sexuelle – qui réanime in fine un désir de cinéma. Dans une ultime scène qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté – par la mise en abyme, Salvador Mallo est bien l'alter ego d'Almodóvar –, le souvenir de l'enfance trouve enfin sa matérialisation à travers la mise en scène. "Douleur et gloire" raconte ainsi la perte d'un désir, sa quête et son assouvissement; il le fait avec humour et tendresse, porté par un Antonio Banderas qui respecte la définition que son personnage donne d'un grand acteur : ce n'est pas celui qui pleure mais celui qui fait tout pour retenir ses larmes. Lutter contre la douleur, être au bord des larmes; se souvenir de l'amour, de l'enfance fondatrice, retrouver la gloire !