Sous prétexte d'un meurtre, c'est toute une cargaison de vies cabossées que ce train emporte vers le petit matin. On croit suivre une énigme à la Agatha Christie, mais Costa-Gavras s'en sert pour fouiller autre chose : le fonctionnaire empêché, l'actrice cramponnée à un amour perdu d'avance, les deux gamins qui tombent amoureux par accident. Au fond, le coupable compte moins que ce constat qui glace : on peut mourir juste pour s'être assis dans le mauvais compartiment, réduit à une ligne sur un registre de la SNCF. Derrière l'intrigue, je vois tout un Paris de 1965 qui remonte, populaire, jazzy, avec ses brasseries et ses wagons-couchettes aujourd'hui disparus. Une ville qui grouille en marge, où travestis et solitudes ordinaires traversent le cadre pendant que la police, elle, court toujours un train de retard.
Pour un premier film à 32 ans, la maîtrise est étonnante (jeux de miroirs, espaces dédoublés, meurtres chorégraphiés), le tout tourné dans le vrai Paris, de la Gare de Lyon au 36 quai des Orfèvres. J'ai aimé le dispsitif scénaristique : chaque passager a droit à sa séquence et à sa voix intérieure, même si l'enquête, elle, file parfois un peu trop vite. Il y a aussi cette distribution de rêve, réunie grâce à l'amitié et à l'argent de Montand et Signoret, venus offrir un tremplin au jeune assistant réalisateur croisé sur un tournage. Le film arrive d'ailleurs pile à la charnière de deux époques du cinéma français, l'ancienne vague et la nouvelle, vieux briscards et jeunes premiers qui se frôlent dans les couloirs du wagon. Michel Piccoli, méconnaissable en petit employé libidineux, cheveu gras et désir qui bouillonne en silence, est bouleversant. Charles Denner, lui, électrise chacune de ses apparitions en amant provocateur, insolent avec les flics jusque dans leur propre commissariat. Et Simone Signoret, en star sur le déclin qui n'ose pas encore se l'avouer, se laisse filmer telle quelle, avec une autodérision touchante. Un film vivant, bancal par endroits mais éclaboussant de talent.