Rarement un film aura autant brillé, hurlé, chanté, tournoyé, crié sa passion à la face du monde. Moulin rouge est un feu d’artifice permanent : exubérant, lyrique, frénétique. Baz Luhrmann, en cinéaste-orchestre, embrasse tous les excès – ceux de l’opéra, du cabaret, du vidéoclip, de Bollywood – pour mieux construire un monument à l’amour fou, celui qui consume et qui tue. On en sort les yeux écarquillés, le cœur en miettes, et parfois, les nerfs un peu à vif.
Il y a, sans aucun doute, dans ce film une audace rare. Qui oserait encore aujourd’hui ouvrir une tragédie romantique avec une explosion de Lady Marmalade, enchaîner sur Smells Like Teen Spirit, faire danser la Fée Verte avec la voix d’Ozzy Osbourne et glisser, en contrepoint, des extraits de Puccini ? C’est une symphonie pop baroque, un objet filmique qui refuse tout compromis. Et c’est justement là que les choses se compliquent.
Car à force de vouloir tout faire – tout dire, tout chanter, tout ressentir – Moulin rouge peine à tenir la distance. Sa mise en scène, virevoltante jusqu’au vertige, frôle souvent l’essoufflement. Le montage, ultra-rapide, cherche l’hystérie là où un simple silence aurait suffi. Certaines scènes, à force de clignoter dans tous les sens, finissent par brouiller l’émotion qu’elles prétendent porter. On admire l'inventivité… mais on fatigue aussi.
Et pourtant, il faut bien le dire : quand ce film atteint son cœur, il touche juste. Le couple Kidman/McGregor fonctionne à merveille. Elle, fragile et flamboyante, fait naître une véritable tension tragique. Lui, sincère et éperdu, incarne ce romantisme adolescent qui croit encore que l’amour sauvera tout. On y croit, par instants, profondément. Notamment dans El Tango de Roxanne, qui réussit à transcender le dispositif clinquant pour livrer une pure montée dramatique.
De même, la dernière demi-heure, plus sobre, retrouve une justesse émotionnelle qui avait parfois déserté l’écran.
La construction narrative elle-même, bien qu’émotive, joue parfois une partition trop attendue.
On devine les rebondissements, les sacrifices, les adieux, et malgré l'emballage spectaculaire, le squelette classique de la tragédie d’amour n’est jamais véritablement transcendé.
Le film prétend à l’originalité, mais s’appuie souvent sur des figures connues – parfois même un peu trop familières.
Quant à l’usage des chansons célèbres, il est à double tranchant. Certains arrangements surprennent agréablement, d’autres frisent le collage. Par moments, le clin d’œil devient clinquant, l’hommage devient citation appuyée. Le spectateur oscille entre jubilation et distance ironique. On reconnaît les morceaux, mais pas toujours leur nécessité dramatique.
Reste un film unique en son genre, qui ne ressemble à rien d’autre. Un coup de cœur pour certains, une overdose pour d’autres. Un vertige. Un labyrinthe d’émotions sous stroboscope. Un rêve éveillé traversé par des fulgurances… et quelques maladresses.
Moulin rouge est un diamant, oui, mais brut. Il scintille, il fascine, il coupe. Et parfois, il glisse des mains.