Au sein d’une petite communauté américaine où règne le puritanisme le plus malsain, Les Sorcières d’Eastwick fait surgir le Diable. Nous l’entendons ronfler au fond de la salle de concert, nous percevons son château depuis des hauteurs inquiétantes, nous essayons de prononcer, par bribes incertaines, son nom tout aussi diabolique que sa personne. Et la particularité de ce monstre est d’user de ses pouvoirs érotiques pour exploiter la détresse de trois femmes victimes du monde dans lequel elles sont contraintes de survivre. Incarnation du fruit défendu tout autant que de la primauté bestiale du masculin sur le féminin, Daryl van Horne entend bien tirer profit de l’espèce humaine de sorte à asseoir davantage encore sa présence sur Terre. La séduction et la procréation, voilà les deux motivations du démon fait homme, dans un affront direct fait au Ciel. Car le film adresse à l’Église un pamphlet aussi virulent qu’insolent, ne recule devant aucune parodie ou dérision, serait-ce une dévote fanatique qui, en raison de sa sensibilité et de sa piété, finit sa vie en vomissant des noyaux de cerise avant de s’attaquer à son pauvre époux. La messe devient l’occasion de débiter un lot d’insultes, d’agresser autrui en lui proférant des requêtes peu chrétiennes, de prêcher avec excès la Faute du féminin et le martyre du masculin. Tout cela revêt le vêtement de la révolte à l’encontre du religieux, ce même religieux qui, quelques siècles auparavant, conduisait des femmes accusées de sorcellerie au bûcher éternel. Le titre du long-métrage indique d’emblée les intentions de George Miller : penser la condition de la femme contemporaine par le prisme de ce jugement moral qui, en voulant dégrader celle qu’il qualifie, la dote d’un régime d’exceptionnalité. La sorcellerie renvoie en effet à un mode de vie réglé sur des dons personnels et en harmonie avec ses désirs. Trois femmes, une blonde une brune une rousse, trois artistes – la première agence des mots dans un journal, la deuxième est musicienne et professeure, la troisième est sculptrice –, trois victimes du patriarcat le plus nauséabond, bien décidées à prendre leur revanche celui-ci. Pourtant, le métrage complexifie la donne en faisant de la tentation apparemment libératrice l’apanage de l’homme, comme si les fantasmes féminins peinaient à sortir des modes de représentation inhérents à la virilité en usage. Dès lors, Les Sorcières d’Eastwick tient un discours féministe doublement intelligent : il se dresse contre l’atrophie du désir féminin qu’exige l’homme et transforme ses personnages en muses au potentiel sexuel décuplé ; il joue avec l’image de la femme-sorcière et dote ses héroïnes de pouvoirs magiques qui serviront ensuite à combattre le mal par le biais de ses propres sortilèges. George Miller mobilise ainsi le stéréotype du masculin vulgaire et incapable de divulguer ses projets, dans lequel excelle un Jack Nicholson possédé par le démon, face au féminin roi de la simulation, orchestre une valse des corps et des cœurs à la façon d’un long exorcisme. Les femmes en sortiront épanouies, libérées de la domination masculine : voici venir les trois reines d’un royaume d’où l’homme a été chassé, réduit à cette présence télévisuelle que l’on peut aisément éteindre. Il suffit, pour cela, d’une télécommande. En s’entourant de trois actrices délicieuses, le film s’amuse à déconstruire la mythologie de la femme-sorcière contemporaine. La mise en scène regorge d’idées géniales et offre un segment final d’anthologie, aidée en cela par la somptueuse partition de John Williams. Avec Les Sorcières d’Eastwick, Miller offre au cinéma un joyau burlesque aussi impertinent que sauvagement loufoque.