Qui est le film ?
Premier long métrage de la réalisatrice franco-gabonaise Marie-Hélène Roux, Muganga – Celui qui soigne s’attache à raconter l’histoire du docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, et de son hôpital de Panzi, en République démocratique du Congo, où sont soignées depuis plus de vingt ans des milliers de femmes victimes de viols utilisés comme armes de guerre. Inspiré du livre-témoignage Panzi, coécrit par Mukwege et le chirurgien belge Guy-Bernard Cadière, le film s’inscrit dans une double tradition : celle du cinéma humaniste, porté par la volonté d’éveiller les consciences, et celle du drame engagé, qui prend le réel comme matière première. L’ambition est limpide : faire connaître, par la fiction, une tragédie en cours, trop souvent reléguée hors champ médiatique.
Que cherche-t-il à dire ?
Muganga tente de faire tenir ensemble deux gestes : celui du témoignage et celui de la mise en scène. Il cherche à nous confronter à une réalité insoutenable tout en la rendant regardable. La tension principale du film réside dans ce paradoxe : comment montrer la violence sans la reproduire ? comment susciter la prise de conscience sans tomber dans la rhétorique de la culpabilité ? Le projet, éminemment politique, s’adosse à la conviction que le cinéma peut encore agir comme levier moral. Non pour “expliquer” la guerre, mais pour redonner visage à celles qui la subissent.
Par quels moyens ?
Le film s’ouvre sur une séquence saisissante : une scène de viol en Europe, mise en scène comme une capsule vidéo. Ce prologue opère un geste fort : il transpose la barbarie dans un contexte occidental familier, contraignant le spectateur à s’identifier avant même de juger. C’est une stratégie d’inversion morale, qui interroge notre distance confortable vis-à-vis de la souffrance lointaine.
L’hôpital est filmé comme un lieu de résistance, un microcosme ordonné au milieu du chaos. Roux y met en scène la communauté soignante comme un corps collectif, oscillant entre fatigue, foi et fraternité. Cependant, ce choix d’harmonie visuelle, dans sa composition trop léchée, tend parfois à lisser la rugosité du réel qu’il cherche à saisir.
Le binôme formé par Isaach de Bankolé et Vincent Macaigne cherche l’équilibre entre sagesse et désinvolture. Si le premier impose un calme magnétique, le second introduit une nervosité qui désaccorde l’ensemble. La mise en scène peine à dépasser la didactique du contraste (le sage africain et l’Européen maladroit) qui réduit parfois la complexité des liens. De manière générale, la fiction gravitant autour du documentaire manque de justesse, fragilisant considérablement l'intérêt du film.
Roux filme les survivantes avec pudeur, refusant le voyeurisme. Mais à force de les préserver, elle les relègue souvent à la marge du récit, comme si la douleur ne pouvait être dite que par les médecins. Cette distance éthique, louable dans son intention, produit un effet paradoxal : elle atténue la puissance d’incarnation du film.
La photographie brillante, saturée de couleurs, donne au film une allure presque publicitaire. Le contraste entre la gravité du sujet et la propreté des images crée un décalage : le regard se trouve invité à admirer là où il devrait simplement observer. Cette tension révèle la difficulté du film à choisir entre le cri et le message, entre émotion et pédagogie.
La trajectoire de la jeune femme qui marche, son bébé accroché dans le dos, reste l’un des rares fils narratifs forts. Ces scènes, moins bavardes, atteignent une forme de pureté émotionnelle où le cinéma retrouve son pouvoir d’évocation.
La musique mêle chœurs africains, cordes et percussions, tissant un tissu sonore de compassion et de résistance. Par moments, elle surligne trop l’émotion ; mais dans ses silences, elle laisse place à la tragédie humaine qui dit ce que les mots ne peuvent plus porter.
Où me situer ?
J’ai aimé Muganga. J’y ai senti la sincérité d’un geste nécessaire, le courage d’une cinéaste qui tente de donner visibilité à l’invisible. Le film touche souvent juste, notamment lorsqu’il s’abandonne à la force nue d’une image ou d’un visage. Mais malgré tout ce qu’il met en place, j’ai le sentiment qu’il aurait pu pousser certains curseurs plus loin : oser davantage la dissonance, la dureté, le chaos. Sa fiction, maladroite et parfois trop contrôlée, empêche la matière du réel de déborder. En ce sens, Muganga me paraît exemplaire de ce cinéma de conscience qui veut bien faire et qui le fait bien, mais au prix d’une forme d’aseptisation du trouble.
Quelle lecture en tirer ?
Le mérite de Muganga est de rappeler que filmer le soin, c’est aussi filmer le combat. Que la médecine, ici, n’est pas qu’un acte technique, mais un geste politique. Si le film trébuche parfois sur sa mise en forme, il nous oblige à regarder en face une réalité que le monde préfère ignorer. Il ne s’agit pas d’un grand film de cinéma, mais d’un film important sur le plan moral. À ce titre, Muganga ne guérit pas, mais il soigne.