Il y a un entracte ! Cela faisait longtemps que l'on n'avait plus vu ça au cinéma, et cet entracte est vraiment nécessaire (merci à Brady Corbet) dans un film de 3h35 qui aurait été assommant d'une traite (déjà qu'on l'a trouvé long, malgré la pause), donnant à voir la conception d'un bâtiment du style artistique brutaliste (post-Bauhaus), de son idée d'origine à son vernissage. Ce n'est pas un "portrait humain d'un artiste échappé de la Shoah et de sa famille". N'allez surtout pas voir The Brutalist en espérant voir un drame humain, gorgé d'émotions, qui expliquerait l'influence d'un trauma sur la conception de l'Art, qui s'intéresserait à ses personnages, qui nous ferait ressentir de l'empathie pour eux (le film qu'on venait voir, clairement). The Brutalist est froid, mathématique, méthodique, distant, se fiche de caractériser ses personnages (ce n'est pas son intention, c'est davantage un parti-pris qu'un réel manquement) ou de nous montrer leur vie. Leur
passé dans les camps
, on n'en saura rien, pas même ce qui a déclenché
le mutisme de la petite nièce, ni comment il a été guéri, ni comment elle a rencontré Michael ("C'est qui, lui ?" a-t-on entendu percer derrière nous, quand le film introduit le personnage sans le présenter), ni ce qui est arrivé à la sœur de l'architecte Laszlo, ni ce qu'il est advenu du cousin, ni où est passé le commanditaire à la fin (on n'a pas la résolution de la chasse à l'Homme, ça se termine sur un plan "bâtiment"), ni ce qu'il s'est passé pendant la nuit où Laszlo a failli perdre sa femme
(la scène est coupée au profit d'un plan "bâtiment", encore... Ça y est, vous comprenez ce qui intéresse The Brutalist ?)... Effectivement, il vaut mieux ne pas venir si l'on cherche un drame humain, mais si l'on veut un petit précis du plan de cinéma esthétique, on est au bon endroit, tant Corbet déploie une photographie clinquante mais audacieuse (on ne peut pas lui enlever cela), filme amoureusement les pièces et recoins de ses bâtiments (les vrais personnages de The Brutalist, ceux dont il veut raconter l'histoire), et détourne l'envie du spectateur de vouloir s'identifier aux personnages en les mettant au second-plan, au service de ses "personnages inanimés" dont il fait la biographie sur 3h35. C'est un parti-pris, comme on l'a dit, ajouté à l'ambition de ce projet déjà peu accessible au grand nombre : la durée, les plans "clinquants" (la Statue de la Liberté à l'envers, le générique du début qui déboule de la droite - comme dans Vox Lux, l'autre film de Corbet, qui faisait dérouler son générique du bas de l'écran : prochain film, on tente la diagonale ? -), les accents des acteurs faits en partie par une IA (info qui a le don de nous horripiler), une scène
d'histoire de famille
du commanditaire qui n'en finit plus (longue, car Corbet prend un malin plaisir à nous raconter en détails l'histoire du seul personnage qu'on ne veut pas connaître), - l'infernale BO composée de musiques de cartoons et de bruits lancinants, jusqu'au générique de fin où c'est carrément La Compagnie Créole - "Mais qu'est-ce que c'est cette musique de fin ? Decalecatan, decalecatan, Ohé ohé !", le chant d'amour à l'art brutaliste plutôt qu'aux personnages : The Brutalist porte bien son nom, c'est un bourru qui trie son public-cible sans aucune empathie pour les autres, mais a l'honnêteté de ne pas faire semblant, il défend ses convictions avec probité et audace. On ne s'étonne donc pas que lors de l'entracte, on en a vu beaucoup sortir, et ne pas revenir, et nous-mêmes savons qu'on est passé à côté du phénomène (sans le détester, évidemment), car l'on a subit ses parti-pris tout en reconnaissant la grande maîtrise du film et sa volonté d'être malaimable (à l'heure où la plupart de ce qui sort sur les écrans est justement du "formaté pour plaire au plus grand nombre"). On est passé à côté, cela arrive, mais on vous le recommande quand même franchement, car il risquerait bien d'être votre claque de l'année, et l'on croise peu de film aussi ambitieux, fier, et "brut(e)".