Depuis le temps qu’on l’attendait ce « Brutalist » ! Il faut dire que depuis sa présentation à Venise l’été dernier, où le film avait fait sensation et avait fait l’objet de critiques dithyrambiques, tous les cinéphiles du monde avaient les yeux tournés vers ce long-métrage mystérieux, tourné avec un budget dérisoire, mais qui ressuscitait le procédé légendaire VistaVision et semblait promettre une fresque absolument dantesque, dans la lignée du « Parrain » de Coppola, par un jeune réalisateur, Brady Corbet, n’ayant pas peur de se frotter aux plus grands cinéastes pour proposer une œuvre absolument unique et faire, presque de manière auto-proclamée, du grand cinéma. L’attente fut longue mais à l’arrivée, et malgré mes propres craintes aux yeux d’une bande-annonce que j’ai trouvé, a minima prétentieuse, voire un peu arty, on ne peut qu’acquiescer et faire la révérence à « The Brutalist », tant la passion de Corbet pour le cinéma et son audace se ressentent dans chaque plan de son film, et de manière aussi brute que le béton employé par son personnage principal, l’architecte László Tóth. Si le film est aussi réussi, c’est avant tout car on sent qu’il y a un vrai auteur derrière, sans concessions, qui refuse de se laisser dicter son film par son budget, et repousse toutes les limites pour accoucher du grand film qu’il souhaite faire, et nous le donner. Il choisit d’écrire lui-même l’histoire qu’il a envie de raconter, sans céder à la facilité de l’adaptation d’un bouquin, et d’accompagner tout son film dans sa réalisation, comme à l’époque bénie du Nouvel Hollywood, où scénariste et réalisateur ne faisaient souvent qu’un. Déjà un point pour Corbet et pour son audace, d’autant qu’il fait preuve de beaucoup d’intelligence dans sa mise en scène, en faisant finalement preuve de classicisme, en faisant confiance aux personnages et aux situations qu’il a créés, sans empeser sa mise en scène avec de l’esbroufe et des artifices en tout genre. De plus, son histoire, celle d’un architecte hongrois émigrant vers les Etats-Unis après les horreurs de la 2ème guerre mondiale, et engagé par un mécène pour un construire un bâtiment plus grand que nature, est très originale et se suit avec beaucoup d’intérêt, pendant plus de 3h30 qui passent aussi vite que chez Scorsese. « The Brutalist » a aussi la chance de pouvoir s’appuyer sur un interprète sublime : Adrien Brody. Moi qui ai longtemps été, je le reconnais, un détracteur de cet acteur, dont je trouvais la carrière et les performances assez aléatoires, je dois dire que j’ai été bluffé ici, tant il porte le film de bout en bout, et donne corps à ce personnage principal jusqu’au-boutiste et ambiguë. C’est un grand acteur, et j’espère qu’il aura l’Oscar, qu’il mérite ici plus encore que pour « Le Pianiste » selon moi. Le reste du casting est très bon aussi, avec Guy Pearce en Harrison Van Buren notamment, bien que l’acteur cède parfois à quelques cabotinages. La grande réussite du film est aussi de montrer, comme je le disais plus tôt, les multiples dimensions de chacun des personnages : un mécène honnête en apparence, mais se révélant bien plus cruel l’histoire avançant, un protagoniste attachant, dont on ressent les difficultés à s’intégrer dans un pays qui le regardera toujours comme un étranger, mais qui peut aussi se révéler extrême dans sa conception du travail et dur avec ses collaborateurs, des proches aimant mais ne partageant pas la vision qu’il a de son art et de son exercice… Au final, « The Brutalist » est une œuvre profonde, à plusieurs niveaux de lecture, qui montre bien la fascination et l’envoûtement que peuvent susciter un travail passionné, quitte à s’y perdre soi-même. À ce titre, le choix de l’architecture est bien trouvé, car très visuel, et Corbet réussit même à dépasser Coppola sur ce terrain, avec la déception que fut « Megalopolis »… Si l’on ajoute une fois encore que la photographie est magnifique (L’arrivée à New York et les scènes dans les carrières de Carrare sont visuellement époustouflantes), vous comprendrez aisément qu’avec « The Brutalist », nous avons un très bon film, l’un des meilleurs de ces dernières années. Peut-être pas le chef-d’œuvre du siècle tout de même, le film comprend certains défauts (
Le générique en diagonale à la fin, c’est un peu too much quand même
) et reste assez classique, mais c’est un classicisme qui fait du bien, tant il rend hommage aux illustres films qui l’ont précédé, et n’hésite pas à avoir l’audace de se hisser à leur hauteur, en assumant sa puissance originale et profondément unique. Alors bravo à Corbet & Brody, et longue vie à « The Brutalist »…