Ce qui m’a le plus surpris tout au long de ‘The Brutalist’ (et comme le film dure largement plus de trois heures, cette surprise a eu le temps de se transformer en point de focalisation et d’analyse), c’est le sentiment, grâce à son étalement temporel et à l’impression de gigantisme que laissent certains bâtiments et points de vue d’avoir affaire à une immense épopée américaine, quelque chose de la trempe du ‘Parrain’ ou plus récemment de ‘There will be blood’...alors que ‘The Brutalist’ a été tourné pour moins de dix millions de dollars, en d’autres termes “rien” selon la comptabilité hollywoodienne. D’ailleurs, on remarquera que par un habile tour de passe-passe, le film donne souvent l’impression d’embrasser avec flamboyance l’essentiel de l’expérience américaine et du destin de cet émigré hongrois, Laszlo Toth, architecte génial formé au Bauhaus et passé par les camps de la mort, alors qu’à y regarder de plus près, ce ne sont que plans rapprochés, dialogues et séquences introspectives. Aucun des personnages du film n’a jamais existé, bien qu’ils soient inspirés de figures réelles mais ‘The brutalist’ n’a de toute façon pas pour seule ambition de raconter les difficultés d’importer un style architectural moderniste et clivant au coeur d’une nation et d’une culture alors beaucoup moins tournées vers l’avenir qu’on ne le pense. Il y a aussi l’impossible reconstruction d’un homme brisé, rescapé des horreurs du vieux continent mais dont la sensibilité s’y trouve toujours, et qui ne parvient pas à trouver sa place sur sa terre d’accueil. Admiré et haï pour ce qu’il imagine et crée, incompris pour ce qu’il pense et exprime, méprisé pour ce qu’il est, sa réussite visible n’est même pas une bouée de sauvetage et son intégration n’est qu’apparente au sein d’une société pourtant prête à le payer pour qu’il assouvisse ses caprices de riches. Cette mise à nu d’un rêve américain que refusent de partager ceux qui en ont profité, Brady Corbet n’en fait jamais le socle d’une démonstration schématique : c’est l’accumulation de petites phrases, de regards, d’actes soi-disant bienveillants qui échafaudent secrètement le canevas d’ensemble, tout comme Laszlo Toth échafaude en secret les formes et les volumes de son magnum opus, le centre communautaire de Doylestown commandé par le riche homme d’affaires Harrison Van Buren. Il arrive pourtant au réalisateur de se montrer plus explicite, notamment dans la manière dont le mécène inconsciemment jaloux de son artiste-résident finit par lui imposer son autorité symbolique, ou lorsqu’un long discours final théorise les choix esthétiques conscients qui guidèrent la construction de ce projet d’une vie maintes fois contrarié et repoussé. Basé sur un concept tout de même de niche au-delà de ses observations universelles, ‘The brutalist’ ne retrouve peut-être pas la flamboyance d’autres oeuvres consacrées aux destinées américaines…mais ce genre de cinéma n’a plus que rarement droit de cité au sein des grands studios contemporains : l’existence de ‘The brutalist’ et sa volonté de tendre à l’Amérique un miroir dont elle n’aimera pas le reflet, est déjà un petit miracle en soi.