Mission: Impossible – The Final Reckoning marque la tentative ultime de clore une saga d’action emblématique, après plus de deux décennies d’exploits impossibles. Si l’intention de livrer une conclusion grandiose est claire, le résultat est plus nuancé : impressionnant par moments, frustrant à d'autres, le film peine à atteindre le niveau d’élégance narrative de ses prédécesseurs comme Fallout, tout en offrant quelques fulgurances visuelles et thématiques qui marqueront les esprits.
L’une des idées les plus puissantes du film réside dans la nature de son antagoniste principal : une Intelligence Artificielle invisible, nommée « l’Entité ». Plutôt que de lui donner une forme ou une voix, le choix radical est fait de la garder désincarnée, omniprésente, insaisissable. Ce flou crée un sentiment d’angoisse permanent, car tout ce que les personnages croient voir ou savoir peut être altéré. Il y a dans ce concept une vraie terreur moderne, une paranoïa presque politique, qui évoque autant 2001 : l’Odyssée de l’espace que Docteur Folamour. Dans un monde saturé de données, l’idée que l’ennemi ne soit pas un homme, mais une conscience numérique capable de manipuler les perceptions humaines, est terriblement d’actualité. Il s’agit probablement de la représentation la plus efficace d’une IA au cinéma depuis longtemps.
Cependant, si le concept est brillant, l’exécution souffre d’un excès de complexité. Le scénario multiplie les révélations, les trahisons, les fausses pistes. Trop, peut-être. À vouloir faire de ce film une toile qui rassemble tous les fils de la saga, McQuarrie alourdit son récit d’une densité inutile. Certaines révélations semblent gratuites ou ne mènent à rien de concret. L’équilibre entre sophistication narrative et clarté dramatique, si finement maîtrisé dans Fallout, vacille ici.
Le début du film en particulier pose problème. L’introduction est précipitée, comme si le film était pressé de prouver qu’il est une conclusion épique avant même d’installer ses enjeux. L’action déboule sans respiration, et le rythme frénétique nuit à l’immersion. Le pire est que certaines séquences donnent une sensation de déjà-vu. Plusieurs flashbacks tirés des films précédents sont répétés sans grande subtilité, donnant un sentiment de redondance plutôt que de continuité organique.
Cette sensation de ressassement est accentuée par le traitement de certains personnages. Luther, l’allié historique d’Ethan, est quasi absent. Son rôle est tellement réduit qu’il semble superflu dans le récit. C’est d’autant plus regrettable qu’il a toujours représenté le cœur technique et émotionnel de l’équipe. L’antagoniste principal, Gabriel, incarné par Isai Morales, manque cruellement de consistance. Son aura est inexistante, son rire évoque celui d’un méchant de dessin animé, et sa fin, anticlimatique, laisse un goût d’inachevé. Cela devient d’autant plus gênant lorsqu’on se souvient de la menace posée par Solomon Lane ou John Lark dans les films précédents, véritables figures d’ombres inquiétantes. L’absence de Lane dans ce film, alors qu’il représentait l’un des ennemis les plus fascinants de la saga, est inexplicable.
À l’opposé, certains nouveaux personnages intriguent. Hayley Atwell incarne Grace, une voleuse habile mais un peu parachutée dans l’intrigue. Elle apporte un souffle léger, une énergie nouvelle, et une dynamique amusante avec Ethan Hunt. Mais l’attachement à son personnage reste superficiel. On peut se demander pourquoi elle ne fusionne pas, narrativement, avec Ilsa, dont le rôle est réduit au strict minimum. Cela aurait donné davantage de densité émotionnelle à l’histoire. En revanche, Paris, jouée par Pom Klementieff, est une révélation. Elle incarne une tueuse énigmatique, silencieuse, féline et magnétique. Elle impressionne dans chaque apparition, et son style visuel comme sa brutalité maîtrisée rappellent les grandes figures de l’action. Le fait qu’elle parle français dans la version originale est un détail délicieux. Elle mérite clairement un spin-off.
Du côté de la forme, le film est d’une richesse sidérante. Chaque séquence est filmée avec une précision et une ambition folle. Les séquences sous-marines et aériennes sont haletantes, sublimes, presque expérimentales par moments. Le travail sur la lumière est admirable : les ombres, les reflets, les contrastes, tout donne une sensation de relief, de texture, comme si chaque plan était sculpté. Les “Dutch angles” (plans inclinés) sont utilisés à la perfection pour souligner la tension ou le déséquilibre mental des personnages. Visuellement, le film est d’une beauté plastique saisissante, digne d’un final.
La musique, elle, joue pleinement son rôle. L’intro, avec le fameux thème de Mission: Impossible, donne immédiatement le ton. La bande originale, très inspirée de celle de Fallout, trouve un équilibre entre épique et intimiste. Chaque scène d’action semble guidée par le rythme de la partition. Un montage particulièrement intense le prouve : Ethan s’entraîne pour la mission sous-marine à venir, et tout est là — la sueur, la peur, la solitude. Un moment suspendu.
Le film ne manque pas non plus d’humour. Il y a un vrai plaisir à retrouver certaines figures secondaires qui apportent de la légèreté sans dénaturer le sérieux global du récit. Le duo comique qui réapparaît d’un ancien volet est parfaitement utilisé. Angela Bassett, dans le rôle de la présidente, bien que brève, ajoute une couche politique passionnante, presque dystopique, sur les choix stratégiques face à une menace technologique.
Quant au climax, il est spectaculaire. L’affrontement final dans un avion est à couper le souffle. Pourtant, une étrange sensation de déjà-vu persiste. Ce n’est pas la scène en elle-même qui déçoit, mais son trop grand écho à celle de Fallout. Le montage est précis, la tension bien menée, mais cette impression de recyclage atténue l’impact émotionnel. À vrai dire, la scène sous-marine, plus tôt dans le film, aurait pu faire un bien meilleur final. Elle concentrait tension, innovation et désespoir — un vrai sommet dramatique.
The Final Reckoning est donc un film en clair-obscur. Il ne parvient pas à s’élever au niveau d’excellence de ses meilleurs prédécesseurs, mais il reste un spectacle généreux, audacieux, et profondément humain. Tom Cruise y met tout son cœur, son corps, son âge aussi. Il court, saute, plonge, grimpe, comme si le cinéma reposait sur ses épaules. Et peut-être est-ce encore vrai.
Ce n’est pas la fin parfaite, mais c’est une fin digne. Une dernière mission qui, malgré ses maladresses, mérite le respect. Parce qu’elle ose. Parce qu’elle vibre. Parce qu’elle croit, jusqu’au bout, que rien n’est impossible.