Avec Shrek, DreamWorks a lancé un projectile bien visé contre l’univers policé des contes de fées, une œuvre d’animation qui, sans renier ses propres codes, s’évertue à les déformer avec une jubilation parfois irrésistible, parfois un peu forcée. Ce long-métrage est moins une révolution qu’une fronde maîtrisée, moins un chef-d’œuvre accompli qu’un coup d’éclat téméraire et inégal.
L’histoire de Shrek — ogre bourru, solitaire invétéré, contraint de faire alliance avec un Âne volubile pour retrouver la paix de son marais
— épouse d’abord le parcours classique du héros malgré lui. Pourtant, le film s’en amuse à chaque tournant. Rien ici n’est sacré : ni les princesses, ni les dragons, ni même les chevaliers en armure. Le film renverse les attendus, mais ne les abandonne jamais vraiment. Il se sert du conte pour mieux en rire… tout en l’accomplissant, au fond, avec une sincérité plus profonde qu’elle ne veut l’admettre.
Ce double jeu constitue à la fois sa force et sa faiblesse. Car si l’ironie est mordante et les références bien senties — on pense notamment à la parodie grinçante de Disneyland dans la ville de Duloc ou aux piques lancées à Disney en général —, le film oscille entre moquerie et hommage, sans jamais trancher franchement.
Le duo Mike Myers / Eddie Murphy fonctionne sur une dynamique de contraste redoutablement efficace. Shrek, tout en sarcasme et en rugosité, se révèle peu à peu émouvant, notamment grâce à l’intonation de Myers et à son accent écossais volontairement décalé. Eddie Murphy, en L'Âne, insuffle une énergie incontrôlable à l’ensemble. Trop, parfois. Le débit incessant de son personnage alourdit quelques scènes qui auraient gagné à respirer davantage. On rit, mais à la longue, l’exubérance fatigue un peu.
Cameron Diaz, en Fiona, apporte à son personnage une nuance inattendue, surtout dans le dernier tiers du film. Sa transformation nocturne et son ambivalence identitaire confèrent une complexité bienvenue à un rôle qui, sur le papier, aurait pu rester archétypal.
John Lithgow campe un Lord Farquaad caricatural à souhait, incarnation assumée de l’autoritarisme grotesque — mais dont l’humour manque parfois de finesse.
En 2001, l’animation 3D de Shrek était impressionnante. Aujourd’hui, certains choix visuels ont vieilli, mais l’ambition est indéniable. Le travail sur les textures — en particulier la peau de Shrek et la fourrure de L'Âne — témoigne d’un soin qui dépasse le simple gadget numérique. Le marais de Shrek et le château du dragon sont visuellement aboutis, quand d’autres décors, plus génériques, trahissent des limites techniques et esthétiques.
Les visages humains, notamment, manquent de chaleur ou tombent dans l’étrangeté involontaire. La palette visuelle n’est pas toujours harmonieuse, oscillant entre réalisme texturé et exubérance cartoon. Le résultat est une esthétique inégale, mais audacieuse.
Le scénario, fruit d’un travail collectif, brille par son concept et certaines lignes de dialogue mordantes. Le discours sur l’apparence, l’exclusion et l’acceptation est habilement tissé, sans être trop appuyé. Le film évite le piège du didactisme, mais peine parfois à maintenir son équilibre entre émotion sincère et moquerie désinvolte.
Certains gags fonctionnent à merveille — l’entrée à Duloc et ses marionnettes est un moment d’anthologie — mais d’autres paraissent plus mécaniques, comme si le film s’obligeait à rire toutes les trente secondes. On sent une certaine peur du vide, un refus du silence, qui affaiblit les rares moments d’intimité émotionnelle.
Quand Shrek évoque sa solitude ou que Fiona doute de sa véritable forme, le film atteint une profondeur touchante, qu’il évacue presque aussitôt par une vanne ou une pirouette.
L’utilisation de chansons pop connues (Smash Mouth, Rufus Wainwright, etc.) participe à l’identité sonore du film. Ces choix contribuent à sa modernité et à son second degré assumé. Mais leur insertion peut aussi paraître opportuniste, voire envahissante. Elles donnent du rythme, certes, mais au détriment d’une atmosphère musicale propre au récit. L’équilibre entre bande originale orchestrale et compilation radio est imparfait, bien que mémorable.
Il serait injuste de nier l’influence profonde de Shrek sur le cinéma d’animation. Sa liberté de ton, sa subversion des codes, sa mise à distance ludique du conte de fées ont redéfini ce qu’un film pour enfants pouvait oser. Mais son ton désinvolte et sa culture du clin d’œil ont aussi engendré une vague de films qui ont voulu faire rire avant de raconter. Et parfois, Shrek lui-même tombe dans ce travers.
C’est un film qui brille davantage dans ses promesses que dans son exécution. Il fait rire souvent, touche parfois, fascine par moments, mais ne parvient pas à tout unifier. C’est une œuvre à la fois généreuse et un peu agitée, pleine d’idées, de malice, et de moments suspendus… mais qui manque d’unité.
Shrek est une pierre angulaire de l’animation contemporaine. Ce n’est ni un manifeste parfait, ni une simple moquerie. C’est une œuvre hybride, audacieuse, rugueuse, drôle, attachante, qui réussit beaucoup, tente énormément, et trébuche juste assez pour que l’on en garde une trace à la fois affectueuse et critique.
On y retourne volontiers, pour l’Âne qui parle trop, pour Shrek qui grogne trop peu
, pour Fiona qui déjoue le sort
. On en ressort avec un sourire franc, une légère frustration, et une réelle admiration. Ce n’est pas un chef-d’œuvre. Mais c’est un film qu’on n’oublie pas.