Babylon passe ses trois heures à adouber son auteur, visiblement intimidé à l’idée de réaliser son grand film sur l’industrie hollywoodienne comme passage obligé (erroné) vers la reconnaissance académique, de la même façon qu’un artisan, pour recevoir la maîtrise dans sa corporation, doit concevoir un chef-d’œuvre. Aussi retrouve-t-on ici tous les tics de mise en scène qui définissaient La La Land (2016) et auparavant Wiplash (2014), succès publics et critiques, notamment ce plan de zoom en direction d’une trompette lancée dans un solo de jazz, reproduit ad nauseam ; les amples mouvements d’une caméra en ivresse, le montage cut sur des actions simultanées, les sauts intempestifs d’un personnage à l’autre pour briser le champ/contre-champ… Tout cela relevait du grand spectacle chorégraphié. Tout cela faisait l’essence d’une relecture brillante et totalisante de la comédie musicale. Or, appliqués gratuitement à Babylon, ces éléments créent une artificialité dommageable et nous donnent l’impression de voir un produit dérivé de l’univers La La Land, que prolonge une partition musicale quasi similaire signée Justin Hurwitz.
Ce nouveau film semble alors lancé dans une quête de reconnaissance, il force le spectateur moyen, qui a vu et aimé les claquettes de Stone et Gosling sous les réverbères, à reconnaître un réalisateur qui ne peut être qu’un auteur, suivant une définition réductrice qui veut qu’on reconnaisse un artiste à certains éléments caractéristiques. Car reconnaître ne signifie en rien connaître, et cette inadéquation constitue l’échec du film : la débauche d’effets clinquants, la maîtrise excessive de la caméra, la représentation de fantoches poseurs enfermés dans leurs images éclatantes jettent sur l’ensemble une facticité qui jamais n’atteint le cœur de ses personnages, ni des acteurs qui les interprètent sans jamais les incarner, ni du microcosme hollywoodien dont il nous est proposé ici une satire débile et dégénérée. Nous ne vivons rien, demeurons spectateurs d’un show qui se joue sans nous et qui se dévoile avec impudeur et vulgarité : Damien Chazelle ne dispose d’aucun regard critique propre sur le milieu, adopte alors des postures consensuelles telles que le rejet du racisme – avec cette scène de maquillage du joueur de trompette, voulue dramatique alors qu’elle se justifie pleinement à l’écran par nécessité de mise en scène – ou la défense des animaux, lorsque Nellie condamne la fourrure portée par une convive, préoccupations ô combien rétrospectives et stériles. Il témoigne également d’une complaisance dans la violence représentée qui relève d’une défiance à l’égard du cinéma et de son pouvoir de suggestion : se tirer une balle doit passer par l’effusion de sang sur le mur maculé de la salle de bain, entre autres. Les difformités physiques sont exhibées à la façon de phénomènes de foire, les poitrines et les accouplements se suivent avec un voyeurisme déplacé.
La reconstitution des tournages échoue à partager l’effervescence et la confusion avec lesquelles doivent composer cinéaste, comédiens et techniciens, la faute à une construction éclatée qui génère un faux rythme épileptique. Ces trois heures paraissent régies par la nécessité d’aller vite, plus vite, toujours plus vite, mais sans raisons aucunes – à la différence du récent et remarquable Elvis (Baz Luhrmann, 2022). Elles se referment sur le péché suprême, synthèse ridicule de l’histoire du cinéma en quelques plans iconiques empruntés à ces encyclopédies pour débutants soucieux de découvrir un art qu’ils méconnaissent. Synthèse suivie d’une autre : celle du film Babylon lui-même, avec une collections de plans marquants et dignes d’être conservés, d’être ajoutés au best of précédent. Ce faisant, Chazelle force une entrée dans l’histoire du septième art qui articule mal les hommages référencés et l’orgueil démesuré.
Une œuvre navrante qui ne dessine qu’un espace de jeu restreint à ses acteurs, ombres qui sans cesse nous échappent. Il s’avère plutôt paradoxal d’aborder Hollywood et d’offrir à Brad Pitt le pire rôle de sa carrière…à tel point que même les productions médiocres reconstituées, dont nous voyons quelques extraits reçus avec éclats de rire par le public, semblent plus habitées que cette boursouflure sans souffle ni vision. Un ratage complet.