Qui est le film ?
Si Chazelle avait jusqu’ici filmé la discipline, la trajectoire héroïque ou l’effort intime, il choisit ici la démesure, la coulée de boue et d’or. Il convoque l’âge d’or d’Hollywood pour la célébrer, autant que l’éprouver. Babylon est un film qui regarde la naissance du cinéma parlant, son système de valeurs, ses cadavres lumineux et ses survivants cabossés. Le spectateur n’y trouvera pas l’histoire du cinéma mais l’histoire chorégraphiée et extrapolée des corps qui l’ont alimenté.
Que cherche-t-il à dire ?
Chazelle semble poursuivre une intuition qu'Hollywood est une machine à fabriquer des rêves qui broient ceux qui les produisent. Le film, dans son chaos assumé, tente de cerner cette contradiction essentielle. La fête et son lendemain se confondent, l’ascension et l’effondrement partagent le même mouvement, comme si toute gloire contenait déjà sa chute. Le projet n’est donc pas de réhabiliter ou de condamner. Il est d’observer comment l’industrie du spectacle fait naître un monde en même temps qu’elle le dévore, comment elle transforme l’humain en icône, puis l’icône en oubli.
Par quels moyens ?
Après les premières séquences burlesques du transport de l'éléphant, le film s’ouvre dans une transe visuelle et sonore : foule, musique, sueur, drogue et folie. Ce déluge n’est pas une simple entrée tonitruante. Il fixe la grammaire du film. Babylon adopte une logique sensorielle qui dépasse la reconstitution historique pour toucher à une pulsation collective. En saturant l’image, il donne accès à ce que les archives n’expriment pas : le vertige, la puanteur, la chaleur, la confusion. Elle est la vérité nue d’un système où l’euphorie dévoile la hiérarchie, la compétition, la solitude. Les corps s'y consument dans un ballet où chacun tente de survivre symboliquement.
La fragmentation renforce l’idée d’une industrie qui avance par convulsions, jamais par logique continue. Le film refuse la progression classique. Il construit des micro-arches autour de personnages symboliques (acteurs montants, stars déclinantes, producteurs voraces, techniciens anonymes) et les met en miroir. Les personnages du film sont des figures-signes. La star déclinante, le jeune ambitieux, le musicien migrant, la comédienne autodidacte. Chazelle ne cherche pas la biographie complète. Il cherche le symbole incarné, le type humain qui condense un moment de l’histoire du cinéma. Ces figures permettent une lecture plus large : au-delà de leurs trajectoires individuelles, elles incarnent les forces qui traversent Hollywood, entre désir, opportunisme et effacement. Le récit s’orchestre en vignettes, fêtes et chutes, avec des ellipses qui tranchent l’histoire en événements-séquences. Cette structure reflète l’éphémérité même des succès : tout est acte, instant, headline. Chaque personnage existe comme une variation autour d’une même question : que reste-t-il de moi lorsque les projecteurs s’éteignent ou s'allument ?
La réussite la plus visible de Babylon est musicale : Hurwitz et Chazelle font de la bande sonore une colonne vertébrale (percussions, jazz, frénésie orchestrale) qui dicte le montage et la frénésie des acteurs. La caméra est chorégraphe, corps d’acolyte de la musique : travellings hédonistes, plans rapprochés qui claquent, inserts sur détails. Le son est souvent mixé en saturation volontaire : rires, claquements de verre, musique de fanfare se chevauchent pour produire une sensation de fête qui devient oppressante. Le montage, rapide et parfois brutal, crée des ruptures qui fonctionnent comme des saignées émotionnelles. La musique devient l’énergie qui fait tourner la machine Hollywood, comme si le cinéma se nourrissait du tempo qu’il impose.
Chazelle glisse régulièrement vers un registre grotesque, parfois burlesque, pour décrire la mécanique hollywoodienne. Un tournage dans le désert et le transport d'une bête tournent à la catastrophe, une scène de tournage se transforme en enfer sonore, un studio devient piège absurde. Cette comédie grinçante expose le décalage entre la production d’un rêve et la réalité de sa fabrication : un chaos perpétuel, parfois risible, parfois pathétique.
Babylon interroge frontalement la mémoire du cinéma. Les personnages qui ne passent pas au parlant disparaissent, ceux qui n’accèdent pas à la presse sont effacés, ceux qui perdent la faveur du public sont renvoyés dans les marges. Chazelle filme l’histoire comme une fabrique d’oublis. Les grands films sont célébrés mais leurs faiseurs sont oubliés. Le film montre clairement que la fête hollywoodienne s’appuie sur des mécanismes d’exploitation : corps vendus, carrières instrumentalises, humiliations déguisées en opportunités. La sexualité est marchandise et mise en spectacle.
Où me situer ?
Babylon fait partie de ces œuvres dont la profusion déborde toute tentative de commentaire. Son architecture semble prise d’un vertige permanent, un tourbillon de sons, de corps et d’images qui dépasse les mots et les rend presque insuffisants. On pourra certes lui reprocher la surenchère, l’essoufflement, l’ivresse forcée, mais cette démesure n’est pas un défaut capricieux : c’est le prix d’entrée pour éprouver cette sidération que le film recherche, cette sensation d’être emporté par un monde qui ne connaît ni pause ni pudeur.
Ce qui me touche surtout, c’est la manière dont Chazelle fuit le confort du jugement moral. Il ne sanctifie pas Hollywood, il ne le crucifie pas non plus. Il observe, avec une curiosité, la manière dont cette industrie avale, transforme, régurgite les vies qu’elle magnifie un instant. Le film me paraît d’autant plus fort qu’il ose une forme qui déborde de tous côtés, consciente de ses risques, mais convaincue qu’aucune vérité sur ce milieu ne pouvait surgir autrement que par l’excès même qui le définit.
Quelle lecture en tirer ?
Babylon laisse une impression d’éblouissement fatigué. On sort du film comme d’une fête trop longue, conscient que ce qui fascinait contenait déjà les germes de son écœurement. Il unit l’humain et le détruit, il le magnifie et le consume. Babylon ne se contente pas de raconter l’âge d’or ; il invite à réfléchir au prix réel de toute image, à ce qu’elle exige, à ce qu’elle efface.