Babylon, le chef-d’œuvre incompris de Damien Chazelle
Il existe des films que l’on apprécie et d’autres qui nous emportent totalement. Babylon appartient pour moi à cette seconde catégorie. Plus qu’un film, c’est une expérience de cinéma intense, démesurée et constamment fascinante. Je l’ai revu un nombre incalculable de fois et, à chaque visionnage, je retrouve la même énergie, le même vertige et surtout la même émotion.
Pendant plus de trois heures, Damien Chazelle ne laisse presque aucun répit au spectateur. La mise en scène est d’une ambition folle, le montage impose un rythme effréné et la photographie transforme chaque séquence en spectacle. Que les images sont belles ! Le réalisateur filme la naissance d’Hollywood comme un monde fascinant et brutal, dans lequel le rêve, le talent, le hasard et la cruauté avancent ensemble.
Babylon est une déclaration d’amour au cinéma, mais certainement pas une déclaration naïve. Damien Chazelle célèbre la beauté des images tout en montrant ce qu’elles peuvent coûter à ceux qui les fabriquent. Derrière les fêtes, la célébrité et l’excitation des tournages se cache une industrie capable de porter des artistes au sommet avant de les oublier brutalement.
Le film ne se contente donc pas de glorifier Hollywood. Il en montre également le chaos, les injustices et la violence. C’est probablement ce contraste permanent entre l’émerveillement et la désillusion qui lui donne une telle puissance.
La relation entre Manny et Nellie constitue le cœur émotionnel de cette fresque. Manny est fasciné par cette femme libre, imprévisible et profondément fragile. Il l’aime, tente de la protéger et rêve de construire quelque chose avec elle. Nellie, pleine de charme et d’énergie, appartient à ces étoiles qui brillent avec une intensité extraordinaire tout en donnant l’impression qu’elles pourraient s’éteindre à chaque instant.
Leur amour est sincère, mais presque impossible. Sous l’extravagance, le bruit et la frénésie se cache ainsi une histoire profondément mélancolique entre deux êtres qui se rencontrent au bon moment pour rêver ensemble, mais peut-être au mauvais moment pour parvenir à vivre durablement ce rêve.
Margot Robbie est éblouissante. Elle incarne Nellie LaRoy avec une énergie physique impressionnante, mais aussi avec une vulnérabilité qui se révèle progressivement derrière son exubérance. Elle peut être incendiaire, drôle, insolente et bouleversante au cours d’une même séquence. C’est probablement l’un de ses rôles les plus complets.
Diego Calva est tout aussi remarquable dans le rôle de Manny. Il apporte à son personnage de la candeur, de la détermination et une véritable profondeur émotionnelle. Brad Pitt est également magnifique en immense vedette du cinéma muet confrontée à la transformation de son art. Son interprétation, élégante et mélancolique, accompagne parfaitement la réflexion du film sur le temps qui passe et la fragilité de la célébrité.
La musique de Justin Hurwitz est, comme toujours chez Damien Chazelle, exceptionnelle. Elle ne se contente pas d’accompagner les images. Elle donne au film son rythme, sa respiration et parfois même sa folie. Certains morceaux semblent propulser les personnages et le spectateur dans une forme de transe. Cette bande originale participe pleinement à l’identité de Babylon et à son extraordinaire pouvoir d’immersion.
Je peux néanmoins comprendre que certains spectateurs aient été perdus ou choqués par les excès du film. Damien Chazelle accumule les situations outrancières, les fluides corporels et les images volontairement grotesques. Ces éléments servent à représenter la décadence et la violence de cet univers, mais certaines séquences auraient sans doute pu être raccourcies ou supprimées.
À mon sens, ces excès ne sont pas indispensables à la réussite du film. Ils ont même pu empêcher une partie du public de percevoir tout ce qui se trouvait derrière eux. Certains spectateurs n’ont probablement retenu que la provocation, alors que Babylon parle avant tout de création, de mémoire, de disparition et de la puissance des images. Cela a sans doute joué contre son succès.
Cette réserve ne change pourtant pas mon regard. La démesure fait partie de l’identité de Babylon. Le film ne cherche jamais à être sage ou raisonnable. Il veut provoquer une sensation, créer un vertige et transmettre l’énergie incontrôlable d’un monde qui semble tout inventer en même temps.
C’est cette vision du cinéma qui me bouleverse profondément. Damien Chazelle montre un art capable d’être cruel, superficiel et destructeur, mais aussi d’arracher quelques instants à l’oubli. Les artistes passent, les techniques évoluent, mais leurs images peuvent continuer à vivre et à émouvoir bien après eux.
Babylon est un film excessif, parfois provocateur, mais aussi vivant, généreux, spectaculaire et profondément émouvant. Sa mise en scène, sa photographie, sa musique et ses interprètes atteignent des sommets. Peu de films récents ont exprimé avec autant de force l’amour du cinéma, la brutalité de son industrie et la fragilité de ceux qui lui consacrent leur vie.
Pour moi, Babylon reste un chef-d’œuvre. Une œuvre baroque, tragique et éblouissante, qui célèbre le cinéma tout en regardant lucidement les sacrifices et les destins brisés sur lesquels il s’est parfois construit.
Merci Damien Chazelle pour ce beau cinéma et ces belles images à voir sur grand écran pour les apprécier, Merci Justin Hurwitz et merci aux excellents acteurs