Il y a des suites qui avancent à reculons, d’autres qui s’égarent dans les traces de leur aîné. Et puis il y a Zootopie 2, qui prend le pari risqué de tourner à angle droit. Cette suite n’a rien d’un simple retour en terrain connu : c’est un film qui choisit l’exploration. Exploration d’un territoire oublié – celui des reptiles, des fondations invisibles de Zootopie – mais aussi exploration narrative, stylistique, parfois même philosophique. Est-ce réussi ? En partie. Et c’est là toute sa saveur… et ses limites.
L’intrigue démarre une semaine à peine après la fin du premier opus. Judy Hopps et Nick Wilde, désormais partenaires officiels au sein du ZPD, voient leur duo mis à l’épreuve, non plus par des différences culturelles ou idéologiques, mais par le poids des attentes et l'usure de la proximité. En leur imposant une thérapie de couple, le chef Bogo transforme ce duo flics/amis en un véritable terrain d’étude émotionnelle. L’idée est brillante, mais trop vite reléguée au second plan, sacrifiée sur l’autel d’un récit trépidant et surchargé.
Et pourtant, quel récit. Le film multiplie les couches :
une enquête policière transformée en cavale, un complot historique, une exploration de la marginalisation reptilienne, une trahison familiale, une quête de réhabilitation collective…
Rarement un film d’animation Disney n’aura autant voulu dire de choses à la fois. À certains moments, c’est vertigineux. À d’autres, c’est simplement trop.
Là où Zootopie 2 se distingue, c’est dans sa volonté de complexifier la mythologie de la ville. On découvre un Zootopie plus vaste, plus fragmenté, plus politique.
Les murs climatiques, symbole d’ingéniosité urbaine dans le premier film, deviennent ici l’emblème d’un refoulement systémique. Le film n’accuse pas, il exhume. Il n’agite pas de pancartes, mais soulève des pierres. Et ce qu’on y trouve est loin d’être enfantin.
Ke Huy Quan, voix de Gary De’Snake, incarne un personnage dont la seule existence déstabilise l’équilibre établi. En bon film noir déguisé en comédie animale, Zootopie 2 ose donner un passé trouble à ses héros, un avenir incertain à sa ville et un visage empathique à celui qu’on pensait être l’ennemi. Même la symbolique est élégante : un serpent, créature longtemps associée à la trahison, devient ici porteur de vérité.
Mais là où le film trébuche, c’est dans sa dispersion. Il ne manque pas de bonnes idées — il en a même trop.
Le personnage de Pawbert, par exemple, est introduit comme un clown maladroit, pour ensuite se révéler un traître ambivalent, puis un héritier blessé, pour finir en brute venimeuse… Son arc, pourtant central, semble compressé, précipité.
Même chose pour la communauté reptilienne du Marché des Marais, fascinante, mais trop peu exploitée. Les nouveaux venus (notamment Nibbles Maplestick, savoureux castor conspirationniste) apportent de la fraîcheur, mais étouffent parfois le souffle des personnages principaux.
Côté émotion, le film touche juste quand il prend le temps de s’arrêter. Un regard entre Judy et Nick, un aveu chuchoté, un geste de loyauté en pleine tempête : dans ces moments-là, Zootopie 2 retrouve l’intimité du premier film. Mais ces instants sont parfois noyés sous le tumulte d’une narration qui court après elle-même.
On sent que les créateurs veulent dire quelque chose d’important — sur la vérité historique, la réhabilitation, le pardon, la mémoire collective — mais ils semblent par moments hésiter à appuyer pleinement sur ces thèmes.
Alors ils enchaînent les péripéties, les rebondissements, les scènes d’action haletantes, comme pour éviter de rester trop longtemps dans le silence.
Visuellement, c’est un sans-faute : du gala étincelant aux souterrains marécageux, la ville est à la fois familière et transformée. Le travail d’animation est d’une richesse éblouissante, notamment dans la représentation des espèces reptiliennes, jusqu’alors absentes de la saga. La texture d’une peau, le reflet d’un œil à fente, le sifflement d’une respiration : tout est pensé pour donner corps à une population effacée de la surface.
Et puis il y a la musique. Michael Giacchino revient avec une partition plus grave, moins jazzy, mais parfaitement adaptée à l’ambiance. La chanson "Zoo" de Shakira et Ed Sheeran, bien qu’efficace, semble un peu déconnectée du reste — elle aurait gagné à s’intégrer plus organiquement à un moment clé de l’histoire.
Enfin, il faut saluer l’audace de la dernière scène post-générique. Pas de promesse tapageuse de suite, pas de clin d’œil forcé. Juste un aveu d’amour chuchoté dans un dictaphone-carotte, et une plume qui tombe du ciel. Comme un rappel que dans ce monde grouillant de créatures, de secrets et de conflits, il reste une place pour le fragile.
Zootopie 2 est un film imparfait. Mais c’est aussi un film courageux. Il aurait pu se contenter de refaire le même parcours que son prédécesseur, avec plus de gags et un méchant plus gros. Il a préféré s’aventurer dans des zones grises, dans une mémoire refoulée, dans un territoire où les héros peuvent échouer, aimer en silence, et parfois mordre. Cela ne fonctionne pas toujours. Mais quand ça fonctionne, ça brille.
Et si toutes les suites d’animation atteignaient ce degré d’ambition, même avec leurs déséquilibres, le paysage cinématographique serait bien plus vivant.