Il y a dans smashing machine une rage sincère, une volonté de plonger les mains jusqu’au coude dans la matière vivante d’un homme brisé, un colosse au cœur égaré. Et pourtant, malgré sa densité, sa sueur, son grain de pellicule rêche et ses muscles saillants de film d’auteur, quelque chose ne prend pas tout à fait. Il y a comme une douleur qui refuse d’éclater. Une combustion lente qui menace l’incendie, sans jamais l’allumer vraiment.
Benny Safdie, cinéaste de l’électrochoc, propose ici un exercice plus contenu que ses précédentes décharges nerveuses (Good time, Uncut gems), un film biographique sur Mark Kerr, pionnier méconnu du MMA, dont la trajectoire dégringole aussi vite que ses poings frappent. C’est un projet risqué, intime, presque ascétique parfois — un biopic qui refuse le spectaculaire… au risque de parfois fuir le cinéma lui-même.
Dwayne Johnson livre ici une performance étonnamment vulnérable. Fini les sourires carnassiers et les punchlines en série : c’est un homme creux, un géant abîmé que l’on découvre, sans maquillage symbolique, avec ses silences étirés et ses regards de bête traquée. Johnson s'efface derrière Kerr. Il essaie du moins.
Mais cette tentative, aussi respectable soit-elle, ne transperce pas toujours l’écran. Le jeu est sobre, presque en retrait, à l’image d’un film qui semble à chaque instant retenir ses coups. Il y a une pudeur, oui, mais aussi une forme de timidité narrative, comme si Safdie redoutait de franchir la frontière entre contemplation et implication.
Emily Blunt, face à lui, incarne Dawn Staples avec un mélange de tension nerveuse et de tendresse résignée. Leur relation — élastique, instable, électrique — structure le récit. Pourtant, elle oscille entre justesse et schématisme. On croit parfois à leur couple, on y croit moins quand il devient le ressort exclusif d’un drame intérieur que le scénario peine à faire respirer. Leur histoire semble rythmée par les scènes obligées : la dispute, la réconciliation, la rechute. Sans qu’aucune de ces étapes ne nous bouscule vraiment.
Le film s'épuise par endroits dans cette linéarité dramatique. Il suit la spirale descendante de Kerr avec un respect presque documentaire, mais sans la fièvre ou la surprise qui auraient pu transcender le récit. On anticipe les chutes, on devine les montées. Le cadre est beau, la lumière est pensée, le son est feutré, la douleur est vraie — mais tout cela manque d’élan.
La mise en scène de Safdie est pleine de contrastes : alternance de formats (16 mm, VHS, 70 mm), textures changeantes, ruptures esthétiques qui traduisent l’instabilité mentale du personnage. Ces choix sont stimulants mais aussi, parfois, auto-contemplatifs. Le geste est cinématographique, mais à force de vouloir incarner le chaos, le film finit par perdre son centre de gravité.
C’est un peu comme regarder un combat au ralenti : la brutalité est là, mais la tension dramatique, elle, se dilue dans le formalisme. Il y a de l’admiration pour ce qui est tenté ici — le refus du sensationnalisme, l’attention portée au détail, la mise en échec du mythe viriliste — mais tout cela ne suffit pas à faire décoller une œuvre qui semble constamment à deux doigts de l’explosion… sans jamais l’atteindre.
Certaines séquences surnagent.
Le combat final au Japon, entre visions fragmentées et flashbacks mentaux, est un moment de grâce suspendue. L’utilisation du morceau « Corridor of Dreams » de Cleaners from Venus transforme une défaite sportive en effondrement spirituel. Ce sont ces instants — rares mais puissants — qui laissent deviner le film que Smashing machine aurait pu être s’il avait mieux su choisir ses angles, resserrer ses enjeux, tailler dans sa propre pudeur.
La bande originale de Nala Sinephro, éthérée, élégiaque, joue un rôle fondamental : elle donne de la verticalité émotionnelle là où parfois le récit piétine. C’est elle, plus que le montage ou la dramaturgie, qui réveille notre empathie. Elle souligne ce que les images n’osent pas toujours dire.
Et puis, ce dernier plan. Mark Kerr, dans un supermarché. Le vrai. Un instant presque banal, mais infiniment symbolique. L’homme est là, debout, vieilli, oublié. Il sourit. Rien n’est réparé, mais quelque chose, au fond, a tenu bon. C’est l’un des plus beaux gestes du film — humble, inattendu, profondément humain.
Smashing machine est une œuvre sincère, troublée, un film à l’équilibre instable entre force brute et fragilité narrative. Il fait des choix audacieux, parfois brillants, souvent frustrants. Il a le mérite de ne jamais flatter son public. Mais à force de s’écarter des conventions, il finit par s’éloigner aussi de son propre potentiel émotionnel.
On en sort respectueux. Mais pas bouleversé.