Il y a dans le cinéma de divertissement américain la tentation récurrente du film biographique. Antoine Fuqua, réalisateur connu pour ses films d'action nerveux et dont l'œuvre entière tourne autour de figures masculines abîmés, semblait a priori mal placé pour saisir la singularité de Michael Jackson. Pas parce qu'il manque de métier, il en a. Mais parce que Jackson n'est pas un héros au sens où Fuqua entend ce mot. Jackson est autre chose : une anomalie, un corps-événement, une contradiction vivante entre l'enfance et la maîtrise absolue du spectacle.
Michael couvre les années 1966 à 1988 : de l'enfance dans le Gary, jusqu'au Bad World Tour à Londres, point culminant d'une décennie de domination pop absolue. Le film promet de nous montrer l'homme derrière le mythe : l'enfant battu par un père despotique, le jeune prodige noyé sous les projecteurs avant même d'avoir appris à vivre, l'adulte étrange qui collectionnait les animaux exotiques et s'identifiait à Peter Pan. Il promet, le croit-on, une intériorité. La question qu'on est surtout en droit de poser sur une telle intériorité est : peut-on faire un film honnête sur Michael Jackson sans regarder en face ce qui dérange ? Et corollaire immédiat : si l'on choisit de ne pas le faire, quelle forme cinématographique reste-t-il possible d'habiter ?
En réponse, le film s'ouvre sur le logo d'Optimum Productions, la société de l'Estate Jackson. Ce carton, anodin en apparence, signe en réalité le contrat de toute l'entreprise : ce que vous allez voir a été autorisé, relu, validé. C'est un aveu de contrainte. On attend de Fuqua qu'il administre une image. Et cette administration va gouverner chaque choix formel du film, depuis la disposition des corps dans le cadre jusqu'à la manière dont la caméra ose ou n'ose pas s'approcher.
La narration choisie est la chronologie stricte. On naît à Gary, on rejoint Motown, on signe chez Epic, on enregistre Off the Wall, Thriller, Bad, on tourne. C'est la logique du greatest hits appliquée au récit : une succession d'étapes balisées, reliées par des ellipses qui font avancer le temps sans jamais approfondir l'espace intérieur. En vingt minutes, le film couvre 1966 à 1969 : la découverte des Jackson 5, les premiers enregistrements, les tournées dans des clubs pour adultes où un enfant de dix ans chantait des thèmes sexualisés qu'il ne pouvait pas comprendre. Fuqua enregistre ces faits sans s'y arrêter. Or ce que ces années contiennent - la violence précoce de l'exploitation, la dissociation entre la maturité du performer et l'enfance confisquée du garçon - est le nœud dramatique de toute la vie de Jackson. En le traitant comme une information, le film rate son sujet dès l'exposition. Le reste ne m'intéresse déjà plus.
Cette précipitation est la conséquence directe d'un choix narratif profondément apeuré : la chronologie stricte, appliquée à une vie aussi dense, interdit le temps mort. Chaque silence potentiel est comblé par une chanson, chaque introspection possible relancée par une ellipse vers l'événement suivant. Ce choix est la peur de ce que le film trouverait s'il osait regarder en face. Les séquences musicales, filmées avec une indéniable électricité par le chef opérateur Dion Beebe, fonctionnent dans ce contexte moins comme des climax dramatiques que comme des bouées de sauvetage. Elles arrivent toujours au bon moment — c'est-à-dire au moment où le film est en train de se noyer dans une scène d'exposition ou un dialogue trop écrit. La musique, ici, n'est pas la conséquence d'une tension narrative construite : elle est son substitut. Dans Amadeus, les grandes séquences musicales arrivent parce que le film a mis en place une rivalité, un désir, une souffrance qui les rendent nécessaires. Dans Michael, elles arrivent parce que le reste ne suffit pas à nous tenir.
Cette mécanique de substitution contamine la caractérisation. Joe Jackson, incarné par Colman Domingo, est l'exemple le plus lisible du problème. Ici, on lui demande de jouer une fonction, pas un homme. Joe est le bourreau. Il est la raison pour laquelle Michael souffre, la source du traumatisme, le monstre nécessaire à la sainteté du fils. Ce schéma est narrativement commode mais dramaturgiquement stérile, parce qu'il empêche de voir ce que la relation entre Joe et Michael contenait de véritablement trouble : deux ambitions qui se sont nourries l'une de l'autre avant de se dévorer. Joe n'a pas seulement détruit Michael - il l'a aussi fabriqué, dans un sens qui déborde la maltraitance. Cette dialectique, absente du film, aurait été la vraie matière d'une tragédie. En sanctifiant le fils, Fuqua doit diaboliser le père, et cette symétrie détruit toute vérité humaine dans les deux directions.
Jaafar Jackson, le neveu de Michael qui l'incarne adulte, pose un problème d'un autre ordre. Il habite le corps de son oncle avec une précision qui tient parfois du prodige mais cette justesse corporelle révèle en creux l'étendue du vide qu'on lui a demandé d'occuper. Le scénario lui refuse toute contradiction intérieure : son Michael n'a pas de failles, pas de colères disproportionnées, pas de moments de mesquinerie ou d'orgueil blessé. Il surmonte, il pardonne, il crée, il souffre dignement. En voulant célébrer Jackson, le film l'efface. Ce qu'on regarde pendant deux heures n'est pas un être humain : c'est une icône qui marche.
Michael se termine sur un carton "His story continues" qui prétend ouvrir vers un hypothétique second volet. C'est l'hypocrisie la mieux habillée du film. Ce carton ne dit pas nous n'avons pas pu aller plus loin : il dit nous n'avons pas voulu, et il espère que vous ne ferez pas la différence. Car le problème de Michael n'est pas qu'il soit mauvais à regarder. Il est spectaculaire, bien rythmé, techniquement soigné. Le problème est qu'il est inutile à penser.