Je préfère de loin Bob Dylan à Queen, Elton John ou Amy Whinehouse, motif pour lequel je suis dès le départ mieux disposé envers ce biopic qu’envers les autres, dont certains ne manquaient pourtant pas de qualités et ce, même si les années formatrices de Dylan qui sont ici survolées ne sont pas franchement fertiles en événements personnels marquants. Alors, certes, la rencontre avec Woody Guthrie agonisant, la cooptation bienveillante de la part de Pete Seeger, les débuts dans les bouges de Greenwich village, la complicité artistique et amoureuse (et orageuse) avec Joan Baez ou la fameuse électrification du festival de Newport de 1965, qui divisa la scène Folk en deux sphères irréconciliables, tout cela est scrupuleusement illustré dans le film mais ces événements font partie des annales officielles du rock, rien de plus et rien de moins. . Non, ‘Un parfait inconnu’ brille par d’autres facettes, qui lui permettent d’échapper à l’étiquette infamante de “biopic Wikipedia” vers lequel il semble pourtant parfois tendre. James Mangold, dont on se rappelle le brillant travail effectué sur Johnny Cash en 2005, parvient à faire transparaître de nombreuses clés de compréhension à travers les regards, la position respective des personnages, évidentes mais jamais trop envahissantes ni trop obscures, ou les extraits des lyrics des plus célèbres compositions de Dylan, qui valent toutes les tentatives de sur-explication aujourd’hui si tentantes. Véritable point focal du film, Timothée Chalamet livre une performance assez magistrale, tout d’abord parce qu’il a appris à jouer et à chanter - sans parler de bouger et de parler - comme Dylan : alors, compte tenu de la tessiture particulière de l'icône, c’est sans doute moins méritoire que ce qu’a fait Rami Malek dans ‘Bohemian Rhapsody’ mais au moins s’agit-il intégralement des résultats de son travail personnel, sans soutien numérique. Ensuite, et c’est surtout pour cette raison que j’ai énormément apprécié ‘Un parfait inconnu’, sa performance ne se base pas sur des tics, mimiques et des attitudes extraverties ou immédiatement identifiables mais bien sur le relatif manque d’aspérités de la gestuelle Dylanienne…et à l’énigme qu’il constitua dès ses premières années de succès et qui perdure encore aujourd’hui. Si Chalamet s’efface totalement derrière Dylan, ce qui n’est pas une mince affaire compte tenu de sa célébrité actuelle, il parvient à offrir une prestation toute d'ambiguïté et de mystère. On sait ce que le film a envie de dire du rapport à la célébrité ou de la volonté de ne pas se laisser enfermer dans les attentes du public, on interprète ce que Dylan en pensait ou devait en penser parce que c’est ce que la légende du rock exige que ses grandes figures en pensent, mais la nature même du personnage trouble la réflexion. Au bout de deux heures trente en sa compagnie, on a l’impression qu’on est devenu familier du sphinx…mais on doit bien se rendre à l’évidence : ce jeune homme, qu’on a découvert en rimailleur timide débarquant dans la grande ville et qu’on quitte en star solitaire, qui semble tout entier fait d’admirations secrètes, d’ambitions cyniques, d’égocentrisme assumé, toutes choses qu’un regard impassible ou un marmonnement désinvolte peuvent instantanément neutraliser, est resté insaisissable pendant deux heures vingt..