Drame d'une belle qualité scénaristique et d'une intensité dramatique rare sur les dernières scènes. Bien que filmé de façon académique, ce film est captivant de bout en bout et nous suivons avec plaisir les instants de vie, simples mais jamais mièvres, de cette famille. Un beau rôle pour Bourvil qui montre encore une fois l'étendue de son talent.
Fortunat refuse le grand geste héroïque et préfère filmer une France de l'entre-deux, celle des braconniers, des institutrices et des passeurs de fortune, tous happés dans l'Histoire malgré eux. Ici, la survie se joue à petite échelle : un mensonge accepté, une recommandation glissée, un toit partagé dans la peur. Le vrai sujet du film tient dans la rencontre improbable entre un braconnier fruste et une bourgeoise raffinée, que la clandestinité rapproche jusqu'à effacer leurs mondes respectifs. Recueillie sous une fausse identité, cette famille de fortune n'a d'abord rien d'authentique, et c'est justement ce mensonge de survie qui devient, pas à pas, la chose la plus sincère du récit. En arrière-plan, l'arrestation des Falk, leurs voisins juifs cachés, vient frapper le film en plein cœur.
L'écriture avance à pas feutrés : elle dit peu, montre beaucoup, et fait confiance au silence plus qu'aux mots. La scène où Noël et Juliette repeignent l'appartement presque sans parler en dit plus long sur leur lien que n'importe quelle déclaration. Le film ose même priver de récompense celui qui a tout donné, et ce choix-là serre la gorge. Côté image, on est en 1960, l'année où la Nouvelle Vague bouscule tout à l'écran, et Alex Joffé choisit pourtant l'autre camp : celui des studios, du noir et blanc soigné, d'une mise en scène qui s'efface derrière ses acteurs. Ce classicisme à contre-courant lui vaudra d'être boudé par une critique en quête de renouveau. Ironie du sort : plébiscité par le public à sa sortie, Fortunat finira par sombrer dans l'oubli, victime d'une histoire du cinéma qui n'a retenu que les ruptures.
Bourvil y trouve l'un de ses plus beaux rôles, resté trop longtemps dans l'ombre de sa carrière comique. Il ouvre le film en pochard hilare, apprenant au mainate du bistrot à insulter Hitler, juste avant que deux soldats allemands ne viennent s'attabler. Puis, sans jamais forcer la transition, il glisse vers une gravité et une tendresse qu'on ne lui connaissait pas. Face à lui, Michèle Morgan rayonne en retenue, tiraillée entre gratitude, respect naissant et la culpabilité de ne pouvoir rendre cet amour. Le film referme sa porte sur un couple que rien ne devait réunir. Le temps, lui, a injustement refermé celui d'un film qu'on a trop vite oublié. C'est cette double porte, entrouverte, qui reste dans nos mémoires.