Votre tragédie, monsieur Serebrennikov qu'on ne connaît pas, mérite une ovation. On en sort éberlué. D'abord, la musique nous hypnotise pendant plus de deux heures. Ensuite, le montage nous égare autant que le personnage Mengele l'est avec lui-même (des spectateurs prendront ça pour un défaut du film) : suivre les flashbacks et les hallucinations est un véritable cauchemar. On assiste à une véritable psychanalyse. Le personnage n'est d'ailleurs pas tant Mengele que le nazi en général (au lieu de s'intituler "la disparition de Josef Mengele", le film aurait pu s'intituler "le procès d'un nazi pur jus"). Dans ce contexte, ceux qui croisent Mengele au cours de ses pérégrinations (et qui nous représentent en quelque sorte) font figure de niais en voulant comprendre les méandres cérébraux des ingénieurs eugénistes du 3ème Reich, des entreprises qui en profitaient, et peut-être bien de certaines hystéries contemporaines - ambition du film ?
On pensait voir un documentaire et l'on a vu autre chose, un film d'auteur en tout cas, comme on dit. Il y a des choix de réalisation qui méritent d'être vus (mais pas d'être dévoilés ici), car ils sont des projections du personnage Mengele (habité, colérique), des choix de réalisation parfois perturbants mais révélateurs de l'état mental de ce personnage. spoiler: Par exemple, c'est un film en noir et blanc qui pourrait être en couleur, mais un unique passage l'est (en couleur), et nous scotche : celui qui montre le camp d'Auschwitz - horreurs ensoleillées de souvenirs SS !
Kirill Serebrennikov ouvre La Disparition de Josef Mengele comme un film noir : imper sombre, clair-obscur, notes de jazz feutrées. Le noir et blanc installe d’emblée une ambiance troublante car presque élégante, à la frontière du polar et du cauchemar. Puis le film glisse vers autre chose, un drame mental, paranoïaque, où le temps se brouille et où le docteur d’Auschwitz devient, peu à peu, l’ombre de lui-même.
Ce qui intéresse le cinéaste, ce n’est pas tant la monstruosité que le contraste : le Mengele sûr de lui, froid et méthodique, puis le vieillard traqué, enfermé dans sa solitude et ses hallucinations. Jamais il ne regrette, il a, selon lui, servi l'Allemagne puis la science, il a "fait ce qu'il fallait", sans remord, au contraire. Serebrennikov ne cherche pas à le réhabiliter, ni à le juger frontalement, il filme la lente extinction d’un homme qui n’a jamais pris conscience de ses crimes.
Le rapport au fils devient alors central, l'un des fils conducteurs. Le père, déifié, incompris, refuse d’admettre le rejet de sa propre descendance. C’est à travers ce lien brisé que le cinéaste laisse percer, brièvement, une émotion presque humaine, la seule faiblesse d’un être qui n’en avait plus. C'est à ce moment là que le film est le plus intéressant, un monstre qui n'a pas montré d'empathie peut avoir de sincères émotions.
Autour de lui, les anciens camarades nazis, les réseaux de fuite en Amérique du Sud, les compromissions : Serebrennikov suggère plus qu’il ne montre. Parfois, on sent qu’il retient sa mise en scène, que certaines séquences (notamment celles de la cavale) manquent d’ampleur, comme s’il était assommé par le sujet. Dans ce sens, la partie centrale, plus pesante, rappelle The Zone of Interest par sa froideur clinique et sa tension sourde.
Serebrennikov filme la chute avec distance. Il filme le corps qui vieillit, le cerveau qui se perd. Il ne moralise pas vraiment, sauf la dernière partie, où les hallucinations sur d'anciennes victimes, alourdissent plus qu'autre chose. La conclusion s’impose pourtant d’elle-même : la mort solitaire d’un être vidé, puni par la lente agonie de sa propre conscience absente.
La Disparition de Josef Mengele met en scène un monstre ordinaire, un homme qui a brisé les frontières entre devoir et barbarie, obéissance et vide moral. Vertigineux, parfois frustrant, toujours fascinant.
Il faudrait maintenant pousser le concept jusqu’à explorer les nazis “réhabilités” par les Alliés, il y aurait, là aussi, beaucoup de choses à dire et d'angles possibles.
Retrouvera-t-on un jour le Kirill Serebrennikov emballant de Leto ou même du Disciple ? Peu probable, car avec cette trilogie de quasi-biopics : de La femme de Tchaïkovski à Limonov, jusqu'à Mengele, ne s'éloignerait-il pas de plus en plus de la Russie, à l'instar d'un Zviaguintsev, figure encore plus majeure et dont on attend impatiemment un prochain film ? Pour en revenir à son dernier sujet, ce récit en forme de puzzle répond en partie à la question de savoir si le médecin d'Auschwitz était un monstre ou un zélé serviteur des forces du mal. Les deux, à l'évidence, même si Mengele n'aurait adhéré qu'à la deuxième proposition. Serebrennikov filme les tribulations de son personnage principal d'une manière qui peut sembler chaotique, mais qui s'attache, en définitive, à la déchéance de cet ignoble type, ce qui ne fait tout de même pas oublier qu'il a pu échapper à la justice des hommes. Qu'il ait vécu de longues années dans la peur de devoir rendre des comptes ne console en rien de son impunité et de son absence totale de remords. Dans cette évaporation lente du héros, dans un noir et blanc presque trop esthétique, spoiler: les quelques séquences en couleurs, qui rappellent qui était ce boucher, suscitent un vrai malaise et une interrogation. N'était-ce pas plus judicieux de laisser l'horreur hors-champ ? On rétorquera que montrer c'est aussi apprendre à ceux qui ignorent ou qui n'ont qu'une vague idée des atrocités commises dans les camps. Peut-être, mais peut-être pas, finalement.
Après les gesticulations vaines de son Limonov le réalisateur russe revient en forme pour nous raconter la déchéance sud-américaine de l’Ange de La Mort du camp d’Auschwitz. Un film qui ne ménage pas le spectateur et qui ne s’embarrasse pas avec le politiquement correct. Comme toujours avec Serebrennikov. Le noir et blanc glacial est fissuré lors d’une scène évoquant le camp de la mort tournée en 16mm couleur. Un instant suspendu extrêmement troublant qui est un peu l’antithèse de ce que a proposé Jonathan Glazer l’an passé. Le réalisateur anglais utilisait le hors-champ, le russe lui braque sa caméra sur l’horreur absolue.
Josef Mengele, de sinistre mémoire, est l'un des criminels nazis qui a réussi à échapper aux autorités israéliennes et allemandes et qui n'a jamais été jugé. C'est sa vie après guerre, entre Brésil, Argentine et Paraguay, avec quelques retours en Allemagne ,qui est racontée, selon le roman d'Olivier Guez (que je n'ai pas lu, et dont je suppose qu'il lui est fidèle). Sur la forme du film, le va et vient entre plusieurs époques peut gêner, même si on s'y retrouve . Et pourquoi certaines séquences sont-elles en couleur (scènes de déportations, et vie à l'intérieur du camp, "expériences" médicales, etc, qui sont plutôt pénibles à voir), alors que le film est en noir et blanc ?J'ai ressenti un peu de malaise, là. Et le film est beaucoup trop long, une demi heure de moins n'aurait pas nui...Sur le fond, ça a un intérêt historique incontestable. Et je me suis également demandé si tous ces criminels nazis (pas seulement Mengele) n'avaient jamais éprouvé l'ombre d'un remords pour leurs crimes, mais il semble bien que non tellement ils sont encore dans leur délire de "Grand Reich" et de "race aryenne". Ca laisse perplexe.....
Adaptation du livre (2017 ) de Olivier Guez, que j'avais lu, le dernier opus du russe Kyrill Serebrennikov, me semble être une des ses meilleures réussites.
Le scénario se propose de suivre en pointillé ( peut-être un peu trop ) la fuite en Amérique du Sud du criminel de guerre Mengele, dans les années qui suivirent la fin de la seconde guerre mondiale.
Les scènes avec son fils, ou ce dernier tente de le confronter à lui même, me paraissent être les plus fortes et les plus révélatrices de la psychologie funeste, criminelle, de Mengele, dépourvu de sentiments moraux.
Le film a été critiqué, selon moi injustement, pour le contenu de son passage filmé en couleurs.
Serebrennikov est attiré par les personnages à la santé mentale gravement dérangée (" le disciple", " la femme de Tchaïkovski", " Limonov" notamment).
Ici c'est le portrait d'un psychopathe ( profil psychologique toujours existant) servi par les circonstances historiques. Prenons garde de ne pas réunir de nouveau ces dernières, c'est me semble t il la principale leçon du film.
superbement joué et parfaitement filmé ce film montre, sans polémiques, l'absence de remords de ses criminels nazis obnubilés par la vénération de Hitler et la grandeur de leur race, vénération heureusement disparue dans la génération allemande suivante à voir absolument
Malgré le montage non-chronologique un peu perturbant au début, ce film est excellent. L'acteur principal incarne un Mengele archétype du nazi. Le réalisateur a dû voir le dvd Mengele der Todesangel de la série fie Verbrecher de Guido Knopp. On retrouve parfois les mêmes scènes. Glaçant
Ce type de biopic (très partiel car il n’y a pratiquement que la période de fuite et de clandestinité), drame (ça le serait à moins car il s’agit en filigrane des heures les plus sombres de l’Histoire contemporaine) et historique (bien qu’il s’agisse d’un malfaisant dont l’Histoire aurait préféré oublier le nom, mais impossible) a une valeur quasi-documentaire. Sauf que pas mal de choses sur l’itinéraire, le cheminement criminel et le contexte sont zappés. Je ne saurais dire si c’était déjà le cas dans le roman éponyme (Prix Renaudot, 2017). Il semblerait que oui car la critique littéraire regrettait déjà que parfois l'écrivain n'ait pas jugé bon, face à certaines zones d'ombres, d'indiquer les angles morts de l'histoire qu'il raconte. Au détour des dialogues, lorsque le fils du criminel de guerre demande quelques explications sur le rôle et la conscience de son père, c’est malaisant. « J’ai fait mon devoir. J’ai obéi aux ordres. J’ai sauvé des gens (sic) » (en triant ceux qui étaient aptes au travail et les autres). D’autres médecins – des noms que l’Histoire n’a pas retenu, tant mieux peut-être finalement – sont égrenés, façon pour le personnage de souligner qu’il n’était pas le seul, qu’il n’était (de son point de vue) pas le pire. « Nous avons fait avancer la recherche médicale allemande » (cancer). Le propos du film n’est certes pas de justifier l’injustifiable mais, brut de décoffrage pour un public qui serait insuffisamment averti, il y a matière à un certain trouble.
Parfois insoutenable, parfois virtuose, souvent déroutant, le film laisse une impression de vertige. C’est du vrai cinéma! Mais la vision qu’il défend est-elle morale ?
«Le mal incarné» On suit la fuite et les planques de « L’ange de la mort » d’Auschwitz, l’horrible Docteur Mengele, qui finira ses jours en 1979 dans une quasi misère au fin fond du Brésil, sans jamais être trouvé par le Mossad. Jusqu’au bout il restera inflexible sur la pensée nazi qui l’habite. On s’aperçoit que des années après la fin de la guerre les réseaux nazis étaient toujours actifs dans l’entraide et la volonté de reprendre le combat pour la « Grande Allemagne ». Film très intéressant et documenté d’archives (et aussi terrifiant de ce fait) magnifiquement filmé la plupart du temps en Noir et Blanc, à l’exception de la période « rêvée » d’Auschwitz (de l’avis des tortionnaires) filmée en couleur avec une musique légère…
Ce film est une réussite, il relate parfaitement la vie de Mengele et de son fanatisme. Film sombre très bien réalisé et avec un excellent acteur principal dans le rôle de Mengele. A voir absolument.
j’ai regretté la mise en scène du début du film c’était « brouillon » mais ce film est traité différemment des autres concernant cette triste page de l’histoire et c’était tout son intérêt.