Avec Bugonia, Yorgos Lanthimos s’attaque au remake du film coréen Save The Green Planet, l’histoire d’un complotiste qui kidnappe la directrice d’un géant pharmaceutique, qu’il accuse d’être une extraterrestre. L’occasion pour le cinéaste de livrer une nouvelle fable macabre, drôle et sociopolitique, avec un ton dérangeant, malsain et provocateur où il malmène ses personnages, qu’il filme comme des insectes sous un microscope, des insectes auxquels il prend un malin plaisir à arracher les pattes.
C’est une réflexion sur le complotisme, non pas comme une simple dérive fantasque mais aussi comme un refuge confortable permettant d’échapper à ses responsabilités, individuelles mais surtout collectives. C’est aussi, dans la lignée d’Une Bataille Après l’Autre et d’Eddington (qui était produit lui-aussi par Emma Stone et dont on retrouve le réalisateur, Ari Aster, ici à la production), un film sur une Amérique irréconciliable, où plus aucun repère n’est partagé et où chacun érige son opinion comme une vérité. Le mensonge devient une conviction autour de laquelle on se rassemble, et finit par faire partie intégrante de l’identité de ces gens sur lesquels capitalisent les puissants.
Mais Lanthimos traite ça avec beaucoup d’ambiguïté, il multiplie les renversement, fait des va-et-vient constants pour mieux brouiller les pistes, comme pour montrer que la vérité n’a plus sa place dans ce récit, de la même manière qu’elle n’a plus aucun poids dans notre monde moderne. Il confronte les deux pôles qui saturent notre espace social : la technocratie capitaliste et le complotisme paranoïaque. Plus largement, il évoque une communication devenue impossible, le malaise d’une société où chacun s’enferme dans sa chapelle, malade de sa paranoïa et de ses préjugés, et voyant ceux qui ne pensent pas comme eux comme des extraterrestres. C’est donc autant une satire féroce du complotisme que de la déshumanisation des élites.
En cela, il montre l’humanité dans ce qu’elle a de plus médiocre et cruel. Une espèce qui court à sa perte en s’enfermant dans ses croyances, qu’elles soient ridicules (théories du complots) ou mainstream (néo-capitalisme). Il aborde pêle-mêle la lutte des classes, la responsabilité des puissants, l’aliénation sociale, le fanatisme…et transforme tout ça en une tragi-comédie furieuse et loufoque.
Autant il nous met volontairement mal à l’aise avec ce qu’il nous montre, autant c’est un pur plaisir esthétique. Bien qu’un peu limité par un film majoritairement en huis clos, sa mise en scène reste chirurgicale : couleurs, décors, cadres,...tout est travaillé et concourt à offrir une atmosphère anxiogène. Il utilise le vieux procédé de Vistavision qui offre des images sublimes, appuyées par une musique très présente qui donne une aura fantastique à des actions a priori banales. Et, comme toujours, il transcende ses acteurs, formidables Emma Stone et Jesse Plemons.
Bugonia fait le constat, provocateur et cynique, de l’effondrement - écologique, intellectuel et culturel - de notre société. Bref d’une humanité qui court vers son autodestruction. Et même s’il perd en pertinence et en impact à trop vouloir jouer au malin, il parvient malgré tout à rendre tout ça glaçant, drôle, violent, dramatique et divertissant. Et se demande en creux si l’humanité a encore une raison d’être si plus rien ne fait sens ni société.