Beau film, très réussi, de Michele Placido (né en 1946), qu'on connaît plus pour ses opus sur la mafia (La piovra 1 et 2), tenu par une superbe photographie qui prolonge la palette clair-obscur, privilégie les ocres et les bruns du sujet principal, le peintre Le Caravage (1571-1610).
Le film dure deux heures. Il est en italien. On ne s'y ennuie pas une seconde. Il évite le travers du film de cape et d'épée pour mettre la focale sur l'aspect mystique du peintre de génie dont la mort fut longtemps entourée de mystères.
Le scénario conte la vie des dernières années du Caravage (Riccardo Scarmarcio) qui est obligé de quitter Rome précipitamment après y avoir été condamné pour le meurtre de Renuccio Tomassoni, un proxénète lié cependant à la famille des Farnese de Parme . Il se réfugie à Naples chez Constanza Sforza Colonna (Isabelle Huppert), puissante famille que la Curie ne veut pas froisser. Le nouveau pape Paul V, Camille Borghese, a pour neveu Scipion Borghese qui est un soutien du peintre dont le talent est largement reconnu au moment. Il souhaite réhabiliter le peintre controversé mais pour cela demande une enquête qui va être conduite à charge et à décharge par l'ombre (Louis Garrel), un agent secret et plénipotentiaire attaché à la Curie romaine.
L'intérêt du film est d'en tisser la trame au travers du regard de cet enquêteur inquiétant et néophyte en art qui découvre l'œuvre du peintre et ses ressorts en passant au crible sa vie de débauche et de repentance. Il place le spectateur au cœur du débat sur l'art, en pleine contre- réforme dont le tour de force fut d'utiliser l'art pour élever les âmes vers Dieu, l'architecture et la peinture en particulier.
Dans cette veine, Le Caravage pousse loin le trait et l' innovation, utilisant de pauvres gens comme modèles, les sublimant avec un réalisme nouveau en Saints-Martyrs ou en Madones ( superbe Micaela Ramazzotti), peignant souffrance et grimaces, la crasse et la misère du peuple de Dieu, au grand dam de l'Eglise mais en se gagnant un public qui allait bien au delà de l'aristocratie italienne.
Tout ceci est parfaitement traité et la pédagogie du film est à mettre à son actif, à rebours de ce que disent certaines critiques. On a peine en effet à s'imaginer ce qu'était la vie urbaine au tournant du 17ème quand on ne voit plus aujourd'hui que les palais et ses riches ornements. Il faudrait relire Du Bellay qui séjourna à Rome cinquante ans plus tôt pour s'en rendre compte ou encore la truculence de "L'histoire macaronique de Merlin Coccaie" de Teofilo folengo pour y goûter. Rabelais s'en est d'ailleurs fortement inspiré avant sa première traduction en France en 1606, précisément.
La fin pourrait être sujette à caution. Comment est mort Le Caravage, gracié, et faisant route vers Rome? Le film reprend la thèse romanesque (sourcée cependant ) du meurtre de Vincenzo Pocelli, spécialiste du dernier Caravage et qui pense qu'il a été assassiné par des émissaires de l'Ordre de Malte avec l'accord tacite de la Curie. Le peintre est en fait plus vraisemblablement mort de maladie, preuves à l'appui aussi désormais . Mais comme rien n'est tout à fait sûr...