Qui est le film ?
Avec X, Ti West réinvestit le cinéma d’horreur par l’intérieur. Après une décennie à creuser l’épouvante en chambre (The House of the Devil, The Innkeepers) ou la parabole spirituelle (The Sacrament), il signe en 2022 un film de genre frontal, éclaboussant, tendu, à la limite vulgaire. X s’inscrit dans une trilogie que poursuivent Pearl et MaXXXine, mais il se tient d’emblée comme un objet autosuffisant, conjuguant pulsion de mort, libido et nostalgie.
Situé dans une Amérique rurale en 1979, X raconte la tentative d’une petite troupe de jeunes adultes de tourner un film pornographique dans une ferme isolée, à l’insu des propriétaires, un couple âgé. Mais très vite, le décor se fissure, les regards se tendent, et la maison devient piège. En surface, X coche toutes les cases du slasher mais en profondeur, il fouille les veines cachées du genre, y injectant un amour sincère pour ses marges.
Que cherche-t-il à dire ?
X est un film hanté par le regard, celui qu’on cherche, celui qu’on subit, celui dont on est exclu. Il ne s’agit pas tant d’un film sur le sexe ou sur la mort, que d’un film sur la visibilité : qui est encore désirable ? Qui a droit à l’image ? Qui est condamné à disparaître du cadre ?
Ti West met en tension deux régimes du corps : celui de la jeunesse filmée, où le sexe est commerce, jeu, affirmation, et celui de la vieillesse recluse, où le désir est devenu difforme, douloureux, exclu du langage social. Le couple de vieillards n’est pas seulement monstrueux : il est déporté hors du récit dominant, repoussé dans l’ombre. X fait de cette opposition le cœur battant de son récit. C’est un film sur le vieillissement comme effacement. Et sur le cinéma comme territoire où ce refoulé peut enfin se venger.
Par quels moyens ?
Le premier plan donne déjà une clé de lecture. Une route déserte cadrée en 4:3, puis l’image s’élargit lentement en Cinémascope, révélant que ce qu’on voyait n’était qu’un fragment. Ce glissement de format n’est pas un effet gratuit : il dit que X est un film sur ce qui déborde du cadre, sur ce que le regard restreint du cinéma a laissé de côté. Cette ouverture propose une promesse de déplacement, de mise au jour. Elle sera tenue.
Au centre du film, une scène cruciale juxtapose le tournage d’un rapport sexuel (douceur feinte, lumière chaude, musique) et le meurtre lent d’un personnage à l’extérieur. Les deux sont montés comme une seule séquence, liés par le rythme, les respirations, les regards. Ce montage dit tout : il y a une pulsion commune entre le sexe et la mort, non dans le sensationnel, mais dans l'irréversibilité. Une fois le geste entamé, on ne peut plus revenir en arrière. C’est la traversée du corps.
L’un des motifs les plus obsédants du film : la vieille Pearl qui observe Maxine depuis les fourrés, ou par la fenêtre, ou plus tard en l’enlaçant dans son sommeil. Ces séquences ne sont jamais montées pour créer un simple sursaut. Elles sont lentes, troubles, impudiques. Ce regard de Pearl, c’est celui de l’exclue, de celle qui a été jeune, désirée, puis oubliée. Elle regarde non pour tuer, mais pour exister encore un peu. Ce que X filme ici, c’est une demande de présence.
Mia Goth joue deux rôles : Maxine, la starlette affirmée, et Pearl, la vieille femme rongée par le regret, sous un maquillage méconnaissable. Mais c’est moins un tour de force qu’une idée formelle forte : la même actrice incarne les deux extrémités du désir, comme si X était la boucle d’un même corps, vu de l’extérieur puis de l’intérieur, glorifié puis trahi. L’image devient miroir : Maxine regarde Pearl comme elle pourrait se voir plus tard. Pearl regarde Maxine comme son reflet perdu.
« I will not accept a life I do not deserve. » C’est la réplique que Maxine répète comme un mantra, au début comme à la fin. Placée en clôture, après le massacre, cette phrase se retourne : elle devient une sentence ambiguë, presque monstrueuse. Ti West joue avec la morale du slasher (la survivante est “pure”, méritante), mais la subvertit. Maxine ne survit pas par innocence, mais par entêtement. Le film ne la sanctifie pas, il la laisse intacte, désirable, encore visible. C’est une victoire étrange, presque amorale, qui trouble.
Où me situer ?
J’ai été profondément marqué par X, non pour sa violence, mais pour sa délicatesse. Le film m’a touché par ce qu’il met en jeu : un regard doux posé sur des corps que le cinéma traite trop souvent avec mépris. Dans X, même les personnages secondaires ont une épaisseur, une pudeur, une volonté. Le film ne les tue pas pour punir ou pour choquer, mais parce qu’ils existent suffisamment pour que leur disparition ait un poids.
Je reconnais que certains pourront trouver le film trop référentiel, et il l’est parfois. Mais je préfère y voir une œuvre cinéphile au sens noble : non une citation de surface, mais une interrogation profonde sur le médium, son histoire, ses angles morts.
Quelle lecture en tirer ?
X est un film sur la lutte pour rester visible — pour apparaître dans le cadre, dans le désir, dans le récit. Il interroge le cinéma comme appareil de sélection : ce qu’il filme, ce qu’il exclut, ce qu’il désire. C’est une œuvre habitée par une mélancolie politique : celle de ceux qu’on ne filme plus, qu’on ne veut plus voir.
Mais X est aussi un film d’amour pour le grindhouse, pour le slasher, pour ces formes sales et fragiles qui ont toujours été les marges du cinéma officiel. Il respecte ses modèles tout en les ouvrant à autre chose : une tendresse, une conscience, une lenteur.