Il y a quelque chose de profondément fascinant, presque morbide, dans cette exploration du deuil à travers l’œil clinique et obsessionnel de David Cronenberg. Les Linceuls est un film organique, cérébral, chargé de fantômes numériques et de chairs pixelisées, où la technologie se mêle à la décomposition avec une froideur poétique et glaçante. Et pourtant, malgré une prémisse à la hauteur des grandes obsessions du cinéaste, le résultat évoque une toile d’araignée sophistiquée mais inerte : complexe, mais désespérément fragile.
Vincent Cassel, stoïque et spectral, campe Karsh, un veuf transhumaniste qui a inventé une technologie permettant de "voir" ses morts en train de pourrir — littéralement. L’idée est brillante : une société qui ne fait plus le deuil, mais l’archive, l’observe, l’actualise. Et pourtant, très vite, le film s’enlise dans un excès de symboles, de doubles (Kruger interprétant trois personnages au miroir brisé), de conspirations géopolitiques et de théories du complot cybernétique qui brouillent le cœur même de son sujet : la perte. À trop vouloir dire, Les Linceuls finit par ne rien ressentir.
L’image est soignée, presque chirurgicale — Douglas Koch capte des intérieurs cliniques baignés de LED comme s’il filmait des organes. La mise en scène, précise jusqu’à l’asepsie, rend compte de la psyché fragmentée de Karsh, mais en devient peu à peu étouffante. Cronenberg semble fasciné par ses propres concepts :
l’IA Hunny, conçue à l’image de l’épouse défunte, les cancers réanimés, les doigts perdus puis retrouvés, les liaisons sexuelles avec des hologrammes ou des femmes aveugles à moitié possédées
— tout est là, mais rien ne prend véritablement chair.
Le plus troublant reste le ton : froid, monotone, comme si Les Linceuls était un film endeuillé de lui-même. Il flotte un parfum d’autobiographie, certes — Cronenberg transpose sa propre perte dans le personnage de Karsh — mais il le fait avec une distance émotionnelle paradoxale. La douleur est intellectualisée, comme si elle devait être disséquée plutôt que ressentie. C’est une dissection de l’amour post-mortem, oui, mais sans pulsation, sans fièvre.
Diane Kruger, pourtant investie, se perd dans un triptyque de rôles qui semble plus expérimental que narratif. Guy Pearce frôle la caricature de l’informaticien schizo-conspirationniste, et Sandrine Holt incarne un mystère qui reste précisément cela : un mystère jamais élucidé, ni même exploité. Chaque personnage semble en orbite, isolé dans une crypte narrative.
Et pourtant… tout n’est pas à enterrer. Il y a des fulgurances, des images inoubliables :
un corps qui refuse de pourrir "normalement", une IA qui insulte son créateur en arborant les moignons d’une morte, une amante aveugle qui parle avec la voix d’une défunte clonée
. On est parfois pris de vertige, mais jamais de passion. C’est un labyrinthe funéraire fascinant à visiter… mais dont on ressort seul, sans frissons ni larmes.
Les Linceuls est un film de fantômes numériques, hanté par des idées grandioses, mais dont l’exécution vacille entre la froideur clinique et le chaos narratif. C’est une lettre d’amour au cadavre du sentiment, mais dont l’encre, trop virtuelle, n’imprègne jamais tout à fait le cœur. Le film n’est ni vivant ni mort : il est suspendu, dans un entre-deux numérique, comme les linceuls qu’il met en scène. Et c’est peut-être là, finalement, sa plus grande réussite — ou son plus bel échec.