Avec Poor Creatures, Yorgos Lanthimos semble se revendiquer du mouvement baroque par une forme en perpétuel mouvement composée de partis pris très visibles (alternance de la couleur et du noir et blanc, travail sur les focales entraînant des déformations importantes de l’image, goût pour la contre-plongée, musique aux violons tonitruante et envahissante etc.) mais oublie en partie le sens de cette esthétique qui, par la démesure, rappelait à l’être humain sa condition de mortel et dénonçait la théâtralité de ses actions sur la grande scène du monde. La misanthropie revendiquée des précédents films se teinte ici d’un discours féministe tourné, lui, du côté de la puissance de la femme et de la faillite du masculin, réduit à l’état de dominateur névrosé et faible : le film prend la forme d’un récit d’apprentissage, appliqué à un personnage candide qui accède à la pensée autonome par une fuite de sa prison initiale – présentée comme le meilleur des mondes possibles – et par des mises à l’épreuve successives.
La contradiction vient alors de la constance de Bella Baxter, dont le caractère immaculé et la naïveté sont célébrés sans jamais être sanctionnés, là où le protagoniste voltairien manquait, à chaque chapitre, de perdre la vie ; et s’ils occasionnent des bouleversements voire un désastre pour les hommes rencontrés, ces mêmes bouleversements ne concernent jamais la jeune femme, muse et créature immuable du réalisateur qui échappe aux maladies, aux états d’âme, aux effets du temps sur son corps et sur son âme. Autrement dit, le regard misanthrope de Lanthimos épargne la femme mais, ce faisant, la représente sous des allures perfides, aussi fausses et trafiquées que la mise en scène qui la porte. Et la conquête d’une liberté se réduit, hélas, à la banalisation des seins d’Emma Stone, comédienne et productrice convaincue qu’elle tient là le chef d’œuvre apte à la consacrer grande actrice, ce qu’elle ne saurait être pour l’instant, n’hésitant pas à consentir à se mettre à nue et à généraliser cette nudité par des plans fétichistes.
Yorgos Lanthimos souffre du même mal que Damien Chazelle dans son récent Babylon (2023), soit la conviction que la surcharge, que l’inflation esthétique et que le mauvais goût assumé sont autant de signes extérieurs de cinéma, alors que les seuls signes véritables du cinéma sont à chercher dans l’intériorité éprouvée du cœur humain – celui des personnages, celui des acteurs, celui du spectateur. La réussite de Poor Creature tient alors, presque exclusivement, au savoir-faire de son équipe technique et à la singularité visuelle qui le distinguent du tout-venant des productions actuelles, avec une séquence de danse tout à la fois parfaitement chorégraphiée et retranscrite dans ses élans par la réalisation.