"Je suis le détonateur."
Adaptant, pour son 8e long-métrage de fiction, le roman dystopique de Stephen King publié en 1982 (que je n'ai pas encore eu l'occasion de lire, et qui présenterait pas mal de similitudes avec la nouvelle «Le Prix de Danger» de Robert Sheckley, portée à l'écran par Yves Boisset en 1983), le cinéaste britannique Edgar Wright nous livre sans doute là son film le moins marquant.
Le réalisateur-scénariste nous y déroule le récit de Ben Richards, un ouvrier plein de "rage" se voyant contraint de participer à l'émission de télé-réalité «Running Man» pour pouvoir payer les soins de sa petite fille malade. Traqué par des chasseurs professionnels (et par les caméras de la chaîne «Network»), qui sont aidés par une population encouragée à la délation, Richards va devoir leur échapper durant 30 jours s'il veut survivre et empocher le pactole qui lui a été promis par le grand patron Dan Killian.
Mais Richards va vite se rendre compte que la chaîne manipule le public à sa guise pour l'empêcher à tout prix de gagner. Il ne reste alors plus qu'une chose à faire : montrer la vérité aux spectateurs pour casser l'ordre établi...tout ça en évitant de se faire éliminer.
Cette nouvelle adaptation s'annonçait prometteuse, la présence de Wright derrière la caméra nous assurant d'un film formellement investi et inventif...pour un résultat malheureusement en demi-teinte à mes yeux.
Certes mieux emballé que la version 80's avec Schwarzy (pas très compliqué me direz-vous), j'ai eu ici trop souvent l'impression de voir un cinéaste talentueux compressé par le cahier des charges d'un gros studio et avoir du mal à déployer son art comme il le souhaiterait, me proposant un "blockbuster politique" qui a bien du mal à s'incarner à l'écran et à m'intéresser vraiment par ce qu'il veut me raconter, ou plutôt la manière qu'il a de me le raconter.
Ayant du mal à jongler entre la satire débridée et incisive et le film plus dramatique, ce «Running Man» sonne trop artificiel sur les deux tableaux, à l'image de la "colère" que dégage Glen Powell, qui malgré son investissement physique et quelques tirades bien senties, a eu du mal à me convaincre en homme du peuple qui subit et veut tout faire péter.
Une chasse à l'homme au rythme décousu, et un sentiment de danger que j'ai eu du mal à vraiment ressentir tout au long du film, alors que Richards est censé échapper à la mort, comme si cet aspect de l'histoire était traité un peu trop à la légère, alors qu'il devrait être central dans la narration. Pour un film de traque, je m'attendais d'ailleurs à un peu plus de mouvement et moins de surplace.
Sans oublier l'écriture de certains personnages secondaires (comme la conductrice prise en otage, pourtant interprétée par la talentueuse Emilia "Task" Jones) qui laissait plutôt à désirer, et dont le sort respectif m'a laissé assez indifférent.
Quand à l'aspect plus dystopique de l'ensemble (écrans omni-présents, voyeurisme constant, divertissements abrutissants et violents, manipulation des masses par les gros médias, intelligence artificielle), là aussi, l'impression persistante d'avoir déjà vu ça ailleurs, et parfois en mieux.
Après, attention, tout n'est pas à jeter : le "production design" est plutôt soigné, Josh Brolin (dans le rôle du big boss au sourire carnassier et qui tire les ficelles) et Colman Domingo (dans le rôle du présentateur manipulateur et haut en couleurs) prennent un plaisir certain à jouer les enfoirés de service. Quant à Wright, celui-ci sait toujours bien géré sa mise en scène, en particulier quand le film bascule dans le gros défouloir (la maison piégée, l'avion), même si pour être sincère, je l'ai déjà connu un peu plus inspiré et précis (un montage parfois un peu trop cut, ce qui rend l'action moins lisible sur certains plans) par le passé, en particulier dans sa mythique trilogie «Cornetto».
Bref, un divertissement "anti-système" rentrant dans les plots du système hollywoodien, et dans lequel le style si reconnaissable de Wright a du mal à vraiment s'incarner, comme étriqué, nous offrant quelques séquences bien chiadées en terme de réalisation, mais évoluant un peu trop souvent sur la même note, entre le trop et le pas assez, et ayant du mal à conjuguer le sérieux et le barré dans le même film.
Un film d'action relativement efficace mais assez basique et au message gentiment satirico-contestataire, délivré comme une sorte de message pop et plutôt inoffensif au final.
À ce niveau-là, mieux vaut se revoir «Network», «V pour Vendetta», «Punishment Park», et bien sûr les œuvres américaines de Paul Verhoeven (RoboCop, Total Recall, Starship Troopers).
Une chasse à l'homme pas déplaisante à voir, mais assez oubliable en fin de compte, et à mes yeux le moins bon des films d'Edgar Wright, qui devrait revenir à des projets aux budgets moins conséquents, mais artistiquement moins restreignants. 5,5-6/10.