Peut-on faire l’économie de la culpabilité ?
Le coréen Jin-Ho Hur réalise régulièrement un film tous les 2 ou 3 ans depuis 1998. Or c’est seulement le deuxième, après un titre de 2006, qui arrive sur nos écrans. Mystère ??? D’autant que ces 110 minutes sont d’une rare intensité et constituent un des très bons films à voir en ce moment. Deux frères, un avocat matérialiste et un chirurgien idéaliste, se retrouvent régulièrement avec leurs épouses pour dîner dans un restaurant chic de Séoul. Lorsqu’une affaire criminelle qui les implique explose sur la scène médiatique, leur sens de la morale va être mis à l’épreuve. Une famille coréenne passée à la moulinette de la puissance de la vidéo surveillance, des médias et des réseaux-sociaux en décortiquant le regard que les adultes sont amenés à porter sur leurs propres enfants. Aussi fascinant qu’effrayant.
Ce film, tiré du roman Le Dîner d’Herman Koch, a déjà été présenté dans pas moins de 19 festivals où il a raflé un bon nombre de Prix du Public. L’argent roi, la violence au quotidien, le dialogue rompu entre les générations, autant de thèmes qui traversent ce drame qui nous apprend que, si la Chine surnomme la Corée, le pays de la politesse, ce n’est plus tout à fait à l’ordre du jour. La violence - verbale et physique -, inonde l'écran dès les premières secondes. D’abord cathartique, puis soudainement inenvisageable, inhumaine et irresponsable. Comme décomplexée, détachée et hors du monde. Ce sont les ados qui vont faire voler en éclat le bel agencement familial basé sur l’hypocrisie et les compromissions. Le film fait tomber les masques et interroge frontalement la qualité de parent, ses manques, sa culpabilité, voire sur ce que l'on veut et attend de sa progéniture. Ce « dîner » - titre du roman original -, nous sert des mets de plus en plus amers qui nous laissent en plein malaise jusqu’aux ultimes secondes tétanisantes, dessinant une étrange boucle avec le début de cette chronique d'une famille a priori bien sous tout rapport. A voir absolument.
Le casting est à la hauteur des ambitions. Sul Kyung-gu, considéré en Corée comme un des plus grands acteurs de sa génération, Jang Dong-gun, Hee-ae Kim, Claudia Kim forment les deux couples de parents… Ils sont formidables. Mais je ne saurais oublier les jeunes Hong Ye-Ji et Kim Yun-Chul qui se révèlent glaçants tant ils sont à l’image d’une génération montante et sans doute pas seulement en Corée. Un thriller familial diablement efficace qui nous interroge sur le monde, non pas tel qu’il est, mais tel qu’il s’en va. Chabrolien.