Il y a des films qui avancent comme des pas feutrés dans la neige : silencieux, élégants, et étrangement distants. A normal family appartient à cette catégorie. Inspiré du roman Le Dîner d’Herman Koch, le film sud-coréen de Hur Jin-ho, présenté en avant-première à Toronto en 2023, dissèque le vernis moral d’une famille brillante, respectable et, bien sûr, parfaitement fissurée. Ce n’est ni un drame explosif ni un thriller nerveux. C’est un film qui s’approche, regarde fixement, et repart — sans prendre le soin de répondre à toutes les questions qu’il pose.
On y suit deux frères, un avocat prospère (Seol Kyung-gu) et un médecin respecté (Jang Dong-gun), mariés à deux femmes apparemment irréprochables (Soo-hyun et Kim Hee-ae), tous pris dans une spirale de malaise lorsqu’un acte de violence juvénile — impliquant leurs propres enfants — surgit à l’écran, sous forme de vidéo de surveillance. Ce n’est pas tant l’acte lui-même qui les déstabilise, mais l’écho qu’il fait résonner dans leur vie, dans leur statut, dans leur façade sociale méticuleusement bâtie.
Le film installe un climat d’ambiguïté morale avec finesse. Hur Jin-ho déploie son intrigue avec lenteur, presque à contresens des attentes modernes. Il ne cherche jamais la facilité : pas de grandes confrontations, pas de révélations fracassantes, mais une série de micro-déplacements intérieurs, des gestes étouffés, des décisions murmurées. La caméra observe tout avec distance, comme si elle refusait de juger. Ce refus de trancher est à la fois la grande force et la faiblesse frustrante du film.
On est saisi par la mise en scène, précise sans être ostentatoire, et par l’usage d’un cadre très maîtrisé — chaque pièce, chaque repas, chaque silence est porteur d’un malaise profond, sans qu’on sache exactement d’où il vient. La musique de Jo Seong-woo accompagne le récit avec une retenue bienvenue, jamais insistante. Le montage de Kim Hyung-joo, discret mais tendu, offre au film une respiration régulière, presque trop régulière parfois.
Les performances, elles, tiennent l’ensemble à bout de bras. Seol Kyung-gu parvient à incarner un homme en lutte avec son propre pragmatisme : il est charismatique, mais souvent distant, ce qui convient au personnage plus qu’au film.
Jang Dong-gun, quant à lui, surprend par sa douceur contenue, alors qu’il incarne un personnage moralement rigide, prêt à sacrifier l’équilibre familial sur l’autel de l’éthique.
Mais c’est Kim Hee-ae, dans le rôle de Yeon-gyeong, qui injecte la véritable tension : en elle, tout est non-dit, inquiétude sourde, intelligence bridée par la peur du chaos. Soo-hyun, dans un rôle plus discret, parvient tout de même à faire émerger une figure complexe, loin de la simple épouse de vitrine.
Et pourtant, malgré toutes ces qualités, une sensation étrange demeure : celle d’un film qui semble par moments manquer de vitalité. À trop vouloir tout contenir, A normal family finit par ralentir le rythme de sa propre tension. Le conflit central — moral, psychologique, familial — reste souvent suggéré plutôt qu’exploré de front. On aurait aimé que certains dialogues aillent plus loin, que certaines scènes fassent sauter le couvercle de cette cocotte sociale qui ne cesse de bouillir à feu doux. Le film choisit la retenue ; on aurait parfois préféré la fracture.
Ce qui empêche A normal family d’atteindre des sommets, ce n’est pas son ambition, mais une certaine prudence dans l'exécution. Il est maîtrisé, parfois admirablement, mais cette maîtrise devient aussi un carcan. On ressent l’intelligence de la mise en scène, la subtilité de l’écriture, la profondeur potentielle du propos… mais tout cela reste à la surface de l’eau, comme si l’œuvre n’osait jamais plonger dans la vraie noirceur qu’elle frôle pourtant constamment.
Il faut saluer le choix de la transposition culturelle. En Corée du Sud, où le poids de la réputation familiale est écrasant, où les apparences sont parfois plus importantes que les faits eux-mêmes, ce récit trouve un écho spécifique.
On y parle de justice, mais surtout de culpabilité sociale. On y montre des enfants délinquants, mais on interroge surtout les parents : leur lâcheté, leur orgueil, leur besoin de sauver la face — coûte que coûte.
A normal family n’est donc pas un coup de poing. C’est un reflet. Un reflet trouble, discret, lent, mais suffisamment bien réalisé pour laisser une empreinte. Pas une empreinte inoubliable, non. Une empreinte tiède, mais durable. Un film qui nous interroge doucement, mais ne nous secoue jamais. Et peut-être que c’est là toute son honnêteté : il ne se prend pas pour un grand film, et c’est pour cela qu’il mérite d’être vu. Parce qu’il ne crie jamais, mais il parle — et parfois, c’est suffisant.