L’esclavage sur les terres de France, et notamment dans l’île Bourbon (la Réunion aujourd’hui) et à Madagascar n’a longtemps pas réellement intéressé le cinéma français. Et puis, à moins d’une année d’intervalle voici, après « Ni Chaine, ni Maître », un deuxième film sur ce sujet, comme quoi tout finit par arriver. Abd Al Malik s’empare de l’histoire de l’esclave Furcy, l’histoire bien réelle et fort mal connue de cet homme qui était né libre sans le savoir. Dans la réalisation de son long-métrage, pétrie de bonnes intentions, Abl Al Malik prends des parti pris qu’il faut accepter : musique quasiment permanente, longues scènes de cour de justice très dialoguées, effets de caméra parfois un peu démonstratives, flash back intempestifs, utilisation du flou, du hors champs pour certaines scènes de violences. Rien de tout cela ne me pose problème car je considère que le réalisateur est mu par une évidente volonté de bien faire et tente de rester dans la voie étroite de la réalité historique en permanence. La violence de l’esclavage n’est nullement édulcorée et mieux vaut la savoir avant d’emmener en séance un jeune public un peu sensible. Les chairs déchirées par le fouet, les esclaves pendus a des crochets, tout cela est mis en scène avec une crudité qui peut (et qui doit) choquer. Ce qui doit choquer également, ce sont les premières scènes de cours d’assise à Bourbon, où un être humain est sans cesse appelé « meuble » comme il était écrit dans le funeste « code noir ». Les scènes de cours, au début puis surtout à la toute fin, sont des vraies scènes fortes où les arguments fusent, les plaidoiries sont brillantes, le verbe est haut et parfaitement déclamé. Ceci m’amène à la qualité du casting avec d’abord Makita Samba dans le rôle titre, qui porte sur ses épaules un rôle ultra physique, émotionnellement très éprouvant (surtout dans toute la partie centrale à Madagascar) et qui le fait merveilleusement bien. A ses côtés, Vincent Macaigne est brillant en propriétaire esclavagiste à la fois onctueux et ignoble. Romain Duris, qui intervient surtout dans la scène finale, est lui aussi formidable mais on n’est pas surpris, en tout cas moi je ne lui suis pas car je sais depuis bien longtemps que ce comédien est un des plus brillants de sa génération.
Ana Girardot est en retrait et j’avoue ne pas savoir si son rôle est un ajout fictionnel ou une réalité historique. Si c’est une réalité historique je ne trouve rien à redire, si c’est un personnage inventé je ne sais pas dans quelle mesure une histoire d’amour aussi improbable (pour l’époque évidemment) ne dessert pas un peu le propos. Sur cette question là je reste un peu perplexe.
Sur le reste du scénario en revanche, je ne peux rien trouver à redire dans le sens où ce film a un mérite n°1 : celui d’exister. Je ne connais moi-même l’histoire de Furcy que depuis bien peu de temps, longtemps ce combat pour la liberté d’un homme seul face à tout un système a été oublié par l’Histoire de France et c’est heureux que ce film voie le jour aujourd’hui, en 2026. Furcy ne combat ce système que pour lui-même, il est défendu par des abolitionnistes sans faire de ce combat son combat. Furcy n’est un héros que pour lui-même, sans doute est-ce pour cela aussi que l’Histoire avait oublié son nom. La réalité juridique et bien tangible de ce que fut l’esclavage made in France est crument décrite ici, les mots choquent, les images choquent. Les arguments juridiques des trois procès (première instance, appel, puis cours royale de Justice) sont facilement intelligibles et compréhensibles, l’intrigue se suit sans difficultés et le film, qui dure moins de 2h, passe très bien. Ce combat, commencé sous la Restauration et qui s’achèvera quelques années avant la fin de la Monarchie de Juillet est aussi le reflet de son époque, celle d’un XIXème siècle français tiraillé entre le repris monarchique et sa « tradition séculaire » et la modernité da capitalisme naissant, du commerce international et héritière, quoi qu’elle en dise, d’un siècle des Lumières et d’une Révolution. « Furcy né Libre » n’est pas seulement le portrait d’un homme obstiné, c’est aussi celui d’une France qui se cherche dans une époque instable, à l’aube de grands changements historiques. Abd Al Malik réussi son film, et merci à lui pour avoir remis l’homme libre Furcy dans la lumière.