Bravo et merci à Abd Al Malik pour « Furcy, né libre », un film au sujet audacieux et nécessaire. L’esclavage est un crime contre l’humanité dont la disparition est, en réalité, bien moins ancienne qu’on ne le croit — ou qu’on voudrait le croire. À La Réunion, cette question est régulièrement abordée dans l’espace public, mais force est de reconnaître qu’elle demeure largement sous-représentée dans le paysage cinématographique, tant national qu’international. À ce titre, l’initiative mérite d’être saluée.
Le film a également le mérite d’avoir réuni une distribution remarquable, d’avoir conduit un tournage ambitieux sur les terres de l’île Bourbon et de l’île de France, et surtout d’avoir remis en lumière une figure historique trop longtemps ignorée : Furcy Madeleine.
Là où le film sonne un peu faux, c’est qu’on ne ressent pas, au fil du scénario, vibrer l’âme créole, celle de La Réunion et de Maurice. L'âme d'un peuple vit dans sa langue, disait Goethe, et on aurait aimé entendre davantage de dialogues en créole bourbonnais ou en créole mauricien - deux langues alors bien plus proches qu’elles ne le sont aujourd’hui - quitte à les sous-titrer. On a envie, au bout d’un moment, d’entendre Furcy crier : « Moin lé pas plus, moin lé pas moins ».
Le point le plus problématique demeure cependant le rapport du film à la vérité historique. Mohammed Aïssaoui le documente clairement : Furcy est né d’une mère indienne — probablement originaire du Bengale — et très vraisemblablement d’un père blanc. Pourquoi, dès lors, en avoir fait un Africain ?
Alors qu’à La Réunion et à Maurice, nous observons, un peu navrés, que les livres d’Histoire n’abordent que la traite transatlantique, le cinéma nous sert un cliché. Respecter l’Histoire aurait été l’occasion de montrer que l’esclavage a concerné tous les non-blancs (les africains, certes mais aussi les malgaches, les indiens, les malais… et les métis)
Puisque Mohammed Aïssaoui l’évoque à demi-mot, pourquoi ne pas être allé jusqu’au bout de la logique historique ? Pourquoi ne pas avoir assumé l’hypothèse — hautement probable — que Furcy ait été le fils de Charles Lory, le maître de la propriété ? Une situation tristement courante à l’époque de l’esclavage. Là, le récit aurait gagné en profondeur et en complexité : un métis intentant un procès en héritage — puisqu’il est lui-même l’héritage — à son demi-frère blanc. Un scénario qui résonne puissamment à La Réunion et à Maurice, tant il fait écho aux tabous, aux silences et aux non-dits qui traversent encore certaines familles.
On ne dévoilera pas la fin du film. Signalons simplement que le générique de fin est accompagné d’un rap interminable, qui tombe comme un cheveu sur la soupe (ou dans le bouillon-brède). L’association surprend, vue depuis l’océan Indien, sauf à vouloir établir un parallèle discutable entre les banlieues sensibles du XXᵉ siècle et les plantations sucrières du XIXᵉ.
Attention, enfin, à ne pas réécrire l’histoire de Furcy : ce ne serait pas lui rendre justice.