Quand l’histoire réclame justice, encore faut-il que le cinéma sache lui donner un corps. Avec Furcy, né libre, Abd Al Malik exhume Furcy, esclave du XIXᵉ siècle engagé dans une lutte juridique de plusieurs décennies, entre l’île Bourbon et la métropole, pour faire reconnaître sa liberté.
Le film porte la promesse de transformer une violence abstraite - celle des textes et des statuts (du Code noir) - en expérience sensible. Or, ce conflit appelle du cinéma. Il demande que cette abstraction devienne visible, qu’elle s’inscrive dans une démarche formelle. C’est là que la théâtralité du film prend malheureusement le relais. Les acteurs projettent, soulignent bref jouent mal. Ce trop-plein d’énonciation insiste mais ne parvient pas à faire sentir. L’injustice est là, incontestable, mais elle est donnée à voir comme une évidence déjà digérée.
L’image, pourtant, tente de prendre le relais. Décors, costumes, lumières cherchent à installer une épaisseur mais la photographie, souvent trop lisse, peine à produire une véritable matérialité du monde colonial. On pourrait dire que la plantation, les rues, les tribunaux ne deviennent jamais des systèmes. Ils décorent.
Le problème se cristallise autour du personnage de Furcy. Makita Samba devrait être le centre de gravité du film, celui dont le corps devient le lieu de la lutte. Mais il reste étonnamment vierge de point de vue. Résultat : les personnages secondaires, parfois mieux définis, prennent une place inattendue (moins pour le meilleur, que pour le pire).
La question de la violence, elle aussi, révèle une hésitation de mise en scène. Les coups, les humiliations sont montrés frontalement, mais sans véritable pensée du regard. Ils surgissent comme des illustrations nécessaires du propos. Mais à force d’être montrée sans variation, la violence devient une information.
Tout cela n’enlève rien à la nécessité du sujet. Bien au contraire. Il y a, dans cette histoire, une violence structurelle qui mérite d’être filmée, pensée, réinscrite dans notre imaginaire collectif. Mais c’est précisément parce que cette matière est forte qu’elle exige une forme à sa hauteur. Le film ouvre une brèche, indéniablement. Il participe à un mouvement, à une réappropriation. Mais il reste, pour ainsi dire, sur le seuil.