Je viens de voir Zillion, et forcément, mon regard sur le film n’est pas totalement neutre puisque j’ai connu la discothèque à l’époque. J’y suis allé dans ma jeunesse, avec mes potes, lors de ces nuits où l’on entrait encore relativement frais et où l’on ressortait avec les oreilles en grève, les jambes lourdes et très peu de souvenirs sur l’heure exacte du retour.
Mais même en mettant la nostalgie de côté, Zillion est un excellent film belge.
Ce qui frappe directement, c’est son rythme. Le film démarre fort et ne relâche pratiquement jamais la pression. La réalisation est nerveuse, rapide, parfois presque étouffante, mais cela correspond parfaitement à l’univers qu’elle veut représenter. On ressent l’ambition, l’excès, l’adrénaline et surtout cette impression que tout peut s’écrouler aussi rapidement que cela s’est construit.
Visuellement, le film est très réussi. Les lumières, les couleurs, les décors et la mise en scène recréent parfaitement cette atmosphère de la fin des années 1990. Pour quelqu’un qui a réellement connu le Zillion, certains plans réveillent immédiatement des souvenirs. On reconnaît cette ambiance si particulière, ce mélange de spectacle, de luxe, de folie et de musique beaucoup trop forte pour permettre une conversation normale.
Le travail sur le son mérite également d’être souligné. La musique n’est pas seulement présente pour faire joli ou provoquer un peu de nostalgie. Elle participe réellement au film. Elle impose le rythme, accompagne l’ascension du club et renforce la sensation de chute lorsque les choses commencent à déraper. Par moments, on a presque l’impression de retrouver les basses qui traversaient le corps avant même d’avoir atteint la piste.
Les acteurs sont également très convaincants. Jonas Vermeulen, dans le rôle de Frank Verstraeten, réussit à rendre son personnage à la fois fascinant, brillant, arrogant, obsessionnel et profondément incontrôlable. Il ne cherche pas à le rendre sympathique à tout prix. Au contraire, il montre un homme convaincu qu’il peut tout acheter, tout construire et tout maîtriser, alors que sa propre personnalité devient progressivement son plus grand ennemi.
Matteo Simoni, dans le rôle de Dennis Black Magic, apporte une énergie totalement différente. Son personnage est plus charismatique, plus provocateur et parfois presque comique, mais il reste également dangereux et imprévisible. La relation entre les 2 hommes fonctionne très bien à l’écran, car elle repose autant sur l’amitié que sur l’intérêt, l’admiration, l’ego et la méfiance.
Le film ne cherche pas à présenter le Zillion comme une simple success-story belge. Il montre aussi l’envers du décor : les combines, les excès, la violence, les trafics, la corruption et cette impression que tout le monde voulait profiter de la machine tant qu’elle continuait à produire de l’argent.
À l’époque, nous entendions déjà beaucoup de bruits de couloir. Dans les files, au bar ou entre amis, chacun avait son histoire. Quelqu’un connaissait toujours quelqu’un qui travaillait là-bas, qui avait vu quelque chose ou qui savait ce qui se passait réellement dans les coulisses. Bien entendu, dans ce genre d’endroit, les rumeurs devenaient parfois plus grandes que le bâtiment lui-même.
Le film semble justement jouer avec cette frontière entre la réalité et la légende. Tout n’est probablement pas à prendre comme un documentaire historique au détail près, mais l’esprit de l’époque est extrêmement bien retranscrit. Cette démesure existait réellement. Cette fascination existait réellement. Et cette impression que le Zillion était bien plus qu’une discothèque existait également.
Le personnage de Frank est particulièrement intéressant parce qu’il n’est pas présenté comme un gangster classique. C’est avant tout un génie de l’informatique, un entrepreneur obsessionnel et un homme qui veut prouver au monde entier qu’il peut construire quelque chose de plus grand que les autres. Le problème, c’est qu’à force de vouloir dépasser toutes les limites, il finit par ne plus en accepter aucune.
C’est d’ailleurs l’un des points forts du film : il raconte autant l’histoire d’une discothèque que celle d’un ego devenu incontrôlable. Le Zillion grandit, devient gigantesque, attire les foules et semble invincible. Mais plus la réussite est impressionnante, plus les fondations deviennent fragiles.
Le film possède aussi beaucoup d’humour, souvent très noir, sans jamais transformer toute l’histoire en comédie. Certaines situations sont tellement absurdes qu’elles deviennent presque hilarantes, même lorsque l’on sait que tout cela finira mal. La Belgique dans toute sa splendeur : une immense discothèque futuriste, des magouilles, des personnages plus grands que nature et probablement quelqu’un, quelque part, qui essaie encore de comprendre où sont passés les papiers administratifs.
Personnellement, le film m’a surtout donné l’impression d’ouvrir une vieille boîte pleine de souvenirs. On revoit mentalement les amis, les départs improvisés, les retours au petit matin, les vêtements que l’on trouvait magnifiques à l’époque et que l’on nierait aujourd’hui avoir portés, même sous interrogatoire.
J’ai également découvert que Frank Verstraeten avait habité près de chez moi. Je l’ignorais totalement. Comme quoi, on peut vivre à quelques kilomètres d’un homme qui prépare l’une des discothèques les plus mythiques de Belgique sans jamais se douter que le voisin est occupé à construire un empire fait de lasers, de basses et de décisions judiciairement discutables.
Zillion est donc bien plus qu’un film nostalgique destiné aux anciens clubbers. C’est un film efficace, bien joué, visuellement puissant et extrêmement rythmé. Il raconte l’ambition, l’excès, l’amitié, la trahison et la chute d’un homme qui croyait pouvoir programmer le monde comme un ordinateur.
Pour ceux qui ont connu le lieu, le film réveille forcément quelque chose de particulier.
Pour les autres, il permet de comprendre pourquoi, pendant quelques années, le Zillion n’était pas simplement une boîte de nuit.
C’était une légende.
Une légende où nous avons dansé, transpiré, perdu quelques heures de sommeil… et probablement une partie définitive de notre audition.