On aurait pu craindre le pire — un soldat nommé Platoon, fasciné par un sergent obstétricien répondant au nom de Socraate, le tout sur fond de guerre du Viêt Nam et de pop synthétique. Il n’en est rien. Dans ce qui reste son plus grand film, Olivier Pierre prend son dispositif au sérieux, et c’est précisément cette gravité obstinée qui fait tout le sel — et parfois la raideur — de l’entreprise.
Le point de départ est simple : Platoon, jeune engagé volontaire, rejoint la compagnie Bravo du 25ᵉ régiment d’infanterie. Il est encore pétri d’idéalisme, persuadé qu’une guerre a une raison, un centre, un sens. Très vite, il est happé par la figure du sergent Socraate, sous-officier charismatique, calme au milieu du chaos, dont on apprend qu’il est, dans le civil, médecin obstétricien. Le contraste est évident, presque trop : celui qui aide à faire naître est ici chargé d’organiser la survie et, au besoin, la mort.
Olivier Pierre ne filme pas la guerre comme un théâtre d’héroïsme mais comme un espace de conversation. Les patrouilles sont longues, les embuscades brèves et souvent hors champ ; l’essentiel se joue dans les dialogues. Socraate interroge plus qu’il n’affirme. Il retourne les certitudes de Platoon avec une patience clinique : « Sais-tu pourquoi tu es ici ? » ; « Sais-tu ce qu’est le courage, sinon une opinion sur la peur ? » Le film épouse ce mouvement de questionnement, parfois jusqu’à l’excès. On pourra trouver ces échanges appuyés, presque didactiques, mais ils ont le mérite de structurer le récit autour d’un conflit intérieur plutôt que d’un simple affrontement militaire.
La mise en scène est sèche, presque ascétique. Plans fixes dans la jungle, corps immobiles dans une végétation saturée de sons. Olivier Pierre évite l’esbroufe visuelle ; il préfère laisser les visages travailler. Charlie Sheen en Platoon joue la fragilité sans minauderie : on le voit passer de l’enthousiasme bravache au doute, puis à une forme de lucidité désenchantée. Face à lui, W. Dafoe en Socraate impose une présence étrange, à la fois bienveillante et implacable, comme s’il menait chaque discussion vers une vérité que lui seul pressent.
Le scénario a l’intelligence de ne pas transformer le sergent en gourou. Socraate doute aussi. Sa double identité — soldat et obstétricien — n’est pas un gimmick ironique, mais un moteur symbolique : il compare la guerre à un accouchement monstrueux, où l’on mettrait au monde non pas un enfant, mais une responsabilité. L’image est belle, peut-être un peu insistante, mais elle irrigue tout le film.
La dernière partie surprend par sa dimension tragique. Le conflit touche à sa fin pour Platoon, qui comprend que la vraie sortie de guerre n’est pas géographique mais morale. Le lieutenant, figure d’autorité vacillante, est jugé par ses propres hommes dans une scène aux accents antiques. La mort à la cigüe — geste assumé, presque ritualisé — ancre définitivement le film dans une filiation philosophique explicite. Certains y verront une lourdeur symbolique ; d’autres salueront l’audace d’assumer la parabole jusqu’au bout.
Et puis il y a la musique. La bande originale signée par Kim Wilde surprend d’abord par son anachronisme. Synthétiseurs clairs, voix juvénile, mélodies entêtantes : le contraste avec la moiteur vietnamienne est saisissant. Pourtant, cette pop naissante agit comme une promesse de sortie, une projection vers un avenir qui n’existe pas encore pour les personnages. Le générique final, porté par un morceau devenu tube, a d’ailleurs contribué à lancer la carrière de la chanteuse. Rarement un film de guerre aura fait éclore une icône new wave.
On pourra reprocher à Olivier Pierre un certain maniérisme intellectuel. À force de vouloir penser la guerre, il en gomme parfois la brutalité concrète. Les scènes d’action, reléguées à l’arrière-plan, manquent de chair ; le film respire davantage dans les silences et les échanges que dans la poudre et le sang. Mais c’est un choix cohérent : ici, la violence la plus redoutable est celle des idées.
Au final, cette fable guerrière et philosophique ne cherche ni le réalisme documentaire ni la fresque épique. Elle assume sa dimension allégorique, quitte à frôler le concept. C’est un film imparfait, parfois trop démonstratif, mais porté par une vraie ambition : faire dialoguer la guerre et la pensée, la naissance et la mort, la discipline militaire et l’insoumission intérieure. Une proposition singulière, qui divise sans doute, mais qui ne se contente jamais d’illustrer. Et c’est déjà beaucoup.