Après les échecs relatifs de " La mariée était en noir " et " La sirène du Mississipi ", adaptations policières qu’il jugeait manquées, François Truffaut revint à un projet plus personnel avec ce récit (tiré d’une histoire vraie) d’une éducation pas comme les autres. À l’instar d’Antoine Doinel, le pré ado des " 400 coups ", Victor est un incompris dont les failles et déviances sont amplifiées par une carence affective et stigmatisées par le regard des autres. Enfant livré à la forêt hostile, et recueilli par des adultes qui en font presque un phénomène de foire, le « sauvage de l’Aveyron » est l’objet de malentendus : perçu comme abandonné car il était idiot, il s’avère vite le prototype de l’enfant retardé mentalement en raison de cet abandon. Cette inversion de la causalité est décelée dès la première demi-heure du film, faisant du Docteur Itard un médecin enquêteur perçant très vite le mystère de ce jeune « animal humain », à qui il déclarera au bout de plusieurs mois : "Tu n’es plus un sauvage, même si tu n’es pas encore un homme". L’œuvre dépeint une lente mais certaine métamorphose, Truffaut excellant à montrer la relation (pédagogique, et bientôt affective), qui s’instaure entre Victor et son éducateur, par un jeu de coercition, imitation et interaction au cœur du processus d’apprentissage : la scène où Victor se révolte vigoureusement lorsqu’il est puni sans raison est à ce titre emblématique, l’« ordre moral » étant intériorisé par l’enfant. Sur le plan formel, le noir et blanc éclatant de Nestor Almendros concourt à la sobriété du récit, qui démarre par une fulgurante séquence quasiment muette, et d’une violence inouïe, au cours de laquelle Victor est considéré comme un animal sauvage qu’il s’agit de capturer par la force. Construite comme une succession de chapitres (« Victor dans la forêt », « Victor à l’Institut des sourds et muets »), la narration est rythmée par la voix off du médecin écrivant ses notes et réflexions au gré des avancées et échecs dans sa relation avec l’enfant. Ce dernier est interprété avec conviction par Jean-Pierre Cargol, dont ce fut aussi une expérience d’apprentissage, celui du métier de comédien. Truffaut joue lui-même le docteur Itard, créant ainsi une mise en abyme fascinante entre les rôles d’éducateur et de directeur d’acteur. Il signe avec " L’enfant sauvage " son film intimiste le plus réussi (avec " La chambre verte "), et un beau plaidoyer pour l’altérité, dans la lignée des Freaks et autres œuvres humanistes du 7ème art.