Qui est le film ?
Après Dial H-I-S-T-O-R-Y ou Shadow World, Johan Grimonprez poursuit avec Soundtrack to the coup d'état une œuvre obsédée par les zones grises du pouvoir, les récits dominants et les images qui les naturalisent. Le film prend pour point d’ancrage l’assassinat de Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, mais refuse d’en faire le centre narratif exclusif. Il promet autre chose qu’un documentaire historique ou biographique. Il annonce une tentative de reconfiguration sensible de la guerre froide, du colonialisme tardif et de leurs échos contemporains. Le regard du film ne se porte pas seulement sur l’Afrique postcoloniale, mais sur les circulations qui l’ont traversée : capitaux, idéologies, minerais, images, sons. L’ambition est immense, peut-être excessive (mais réussie) : faire tenir dans un même geste la géopolitique, la musique, la propagande et l’histoire des regards occidentaux.
Par quels moyens ?
Le premier choix du film est celui de la saturation. Grimonprez ne hiérarchise pas ses matériaux. Archives officielles, images amateurs, discours politiques, extraits littéraires, performances musicales, documents déclassifiés coexistent sur un même plan. Le spectateur est constamment déplacé, obligé de naviguer dans un flux où les voix se superposent et se contredisent. Ce chaos est néanmoins structuré par une figure absente-présente : Patrice Lumumba. Jamais héroïsé, jamais isolé, il apparaît comme un point de friction entre des forces qui le dépassent. Le film montre comment son élimination est la conséquence logique d’un système fondé sur la prédation et la peur de l’indépendance africaine.
La forme éclatée du montage épouse cette logique systémique. Les décisions se prennent hors champ, loin des corps qui en subissent les effets. Le film reproduit ce décalage. On voit les conséquences avant d’en comprendre les causes. On entend des discours sans toujours savoir à qui ils s’adressent. Cette désorientation est volontaire. Elle traduit un monde où le pouvoir ne se montre jamais directement.
Quant au jazz, il est le principe organisateur. Annoncé dès le titre comme une bande-son politique, Grimonprez rappelle son ancrage historique : musique noire, née de la violence, de l’exil, de la résistance. Max Roach, Abbey Lincoln, Nina Simone, Archie Shepp apparaissent comme des voix dissidentes, explicitement engagées. Le jazz n’adoucit pas l’histoire, il la met sous tension, il la contredit parfois. Mais le film va plus loin en faisant de ce mouvement culturel un acteur direct de la guerre froide et de soft power. Les musiciens deviennent des ambassadeurs, envoyés par les États-Unis pour projeter une image de liberté démocratique. La contradiction est violente : ces artistes incarnent une promesse qu’on leur refuse chez eux. Les séquences autour de Louis Armstrong sont à ce titre exemplaires.
Cette dérive trouve avec John Coltrane l’un de ses gestes les plus saisissants. Grimonprez s’empare de son image, pour laisser apparaître un Coltrane silencieux, accompagnant des images de massacre. Le choc est vertigineux. En retirant la musique, le film fait affleurer la puissance du musicien, comme si son intensité survivait à l’absence même de son art. Dans ce geste, le film fait dialoguer les arts au-delà de leurs frontières habituelles. Même lorsque cette opération frôle la contradiction, elle révèle la volonté de Grimonprez d’assumer le risque d’un sens affirmé, de pousser les figures qu’il convoque jusqu’à leurs limites. Le cinéma s’y montre capable de s’emparer d’une œuvre et d’une histoire pour les transformer en lieu de réflexion, quitte à imposer un regard, mais toujours avec la conviction que cette tension même nourrit la pensée plutôt qu’elle ne la ferme. Le film touche l'excellence à tous instants dans ses associations entre l’image et la musique. Comme avec Thelonious Monk accompagnant les revendications congolaises à Bruxelles ou l’apparition de Nina Simone, au cœur des réseaux culturels liés à la CIA. Là encore, rien n’est souligné, le film fait confiance à la puissance des correspondances, à la capacité du jazz à créer des frottements.
Enfin, le film assume pleinement un glissement vers le contemporain : Tesla, iPhones, politique actuelle. Rien ici d’un effet de manche ou d’une actualisation artificielle. Ce déplacement affirme au contraire la continuité d'un coup d’État qui n’a plus besoin de chars ni de soldats visibles. Il s’opère désormais à travers les flux économiques, technologiques et informationnels, dans une circulation diffuse du pouvoir où la domination se dissimule sous les apparences de l’innovation et de la modernité.
Quelle lecture en tirer ?
Soundtrack to the Coup d’État n’est pas un film qui explique. C’est un film qui expose, qui accumule, qui met en crise les récits établis. Sa force vient de là, ses images restent. Le regard de Lumumba encerclé. Les musiciens noirs pris dans la diplomatie blanche. Les corps absents derrière les décisions.