Bruno Dumont s’attaque à un projet aussi improbable qu’audacieux : faire atterrir une guerre galactique ancestrale sur les plages de la Côte d’Opale. L'Empire confronte les plus grands mythes du Bien et du Mal à la banalité du quotidien, dans un face-à-face déconcertant entre la science-fiction et le burlesque rural. Le résultat intrigue, désarçonne et laisse un arrière-goût étrange : celui d’une œuvre qui vise les étoiles mais se prend les pieds dans le sable.
Le récit démarre sur un postulat fascinant : deux races d’extraterrestres, les Zéros et les Uns, s’affrontent pour la possession d’un enfant à naître, fruit d’un pacte infernal avec Belzébuth. Une promesse de fresque métaphysique à la Dumont, où le Bien et le Mal s’incarnent dans des corps grotesques et ordinaires. Mais rapidement, le souffle épique se dilue dans une succession de scènes décalées, où l’intrigue piétine et où la gravité du propos se heurte à une mise en scène volontairement poussive.
Fabrice Luchini, en Belzébuth débonnaire, semble à son aise dans ce registre mi-grand-guignol, mi-philosophique. Son charisme habite l’écran, souvent malgré la pauvreté du dialogue qui l’entoure. Camille Cottin, en reine extraterrestre, fait de son mieux pour donner un relief à un rôle volontairement abscons, tandis qu’Anamaria Vartolomei et Lyna Khoudri tentent d’apporter une touche d’humanité dans un univers où les personnages paraissent écrasés par leur propre insignifiance. Mais ces efforts se heurtent à un scénario qui ne leur laisse que peu d’espace pour exister autrement que comme des figures symboliques.
Visuellement, le film dégage par moments une poésie brute : la Côte d’Opale, filmée comme une terre primitive balayée par des forces invisibles, offre un cadre fascinant. Certaines fulgurances — la Sainte-Chapelle métamorphosée en vaisseau-mère — laissent entrevoir ce qu’aurait pu être L'Empire si le film avait pleinement embrassé son ambition formelle. Mais ces pics d’inspiration sont contrebalancés par des effets spéciaux parfois datés, des séquences plates et une direction artistique qui semble osciller entre le cheap assumé et le ratage involontaire.
Quant au fond, le film effleure des thématiques vertigineuses sans jamais réellement les incarner : la fatalité du mal, la trivialité de l’humain face au divin, le destin d’un monde qui s’ignore manipulé. Dumont semble préférer l’ironie distanciée à l’exploration en profondeur de ses propres concepts, et ce choix laisse l’ensemble en suspens, comme inabouti. À force de ne jamais trancher entre la farce et la tragédie cosmique, L'Empire finit par ressembler à une dissertation inachevée : des idées brillantes, des pistes fascinantes, mais jamais le coup de génie qui les relie.
La construction narrative en devient laborieuse. Les scènes s’étirent, certaines s’enlisent dans un comique de répétition qui lasse plus qu’il ne fait sourire. La mécanique finit par devenir visible, presque pesante, et on se surprend à attendre le moment où le film trouvera enfin son rythme — un moment qui ne viendra jamais tout à fait.
Et pourtant, malgré ses maladresses, L'Empire possède une certaine forme de magnétisme. Ce n’est pas un film qu’on oublie vite. Sa bizarrerie, ses fulgurances isolées, ses choix radicaux mais inaboutis laissent une empreinte singulière. Le spectateur, pris entre admiration et exaspération, finit par reconnaître au film une audace rare, un refus du consensus qui mérite d’être salué, même si le résultat final reste irrémédiablement bancal.
En sortant de L'Empire, on ne sait trop quoi penser : fascination intermittente, frustration palpable. Dumont signe ici un objet étrange, ni vraiment raté, ni franchement réussi, mais qui hante un temps par ce qu’il promet plus que par ce qu’il accomplit. Une œuvre qui semble constamment osciller, suspendue dans cet entre-deux insaisissable.