Le film est né dans l'esprit de Jaime Rosales lorsqu'il faisait la promotion de Petra (2018) à Morlaix (en Bretagne), la première ville dans laquelle s'est rendu le metteur en scène. Il se rappelle : "J’ai tout de suite trouvé ce lieu très étonnant : une sorte de vallée très abrupte, avec la ville entre deux versants de montagne. J’avais l’impression d’être à la fois en Amérique, du côté de Boston, en France évidemment, et en même temps un peu en Islande."
"C’était une sensation très étrange, comme si plusieurs imaginaires de cinéma se superposaient dans un même espace. J’ai tout de suite eu envie d’y faire un film un jour. Le lieu a été déterminant dans l’inspiration : avant même les personnages ou l’histoire, il y avait ce territoire."
Morlaix est le premier film que Jaime Rosales a tourné en France. La langue et la culture française ne lui étaient toutefois pas étrangères puisqu'il a toujours vécu entre la France et l’Espagne : "En revanche, l’aspect industriel m’a beaucoup surpris. Ayant fait tous mes films en Espagne, j’ai vu beaucoup de différences auxquelles je ne m’attendais pas notamment dans la philosophie du travail."
"J’ai l’impression que le cinéma américain se base sur un consensus du langage : un langage déjà inventé dans une perspective de transparence, pour donner au spectateur la sensation d’être devant les choses qui se passent. De l’autre côté, la cinématographie française, repose sur les idées plastiques du réalisateur. Ça a été un choc de voir l’incroyable liberté donnée à ma mise en scène."
Jaime Rosales est un expérimentateur de forme : chacun de ses films propose une expérience plastique radicale. Dans celui-ci, le cinéaste multiplie les régimes et formats d’images, avec une spontanéité et une innocence proches de l’adolescence : "Pour parler de la recherche formelle dans mes films, j’utilise le terme de matrice filmique. C’est comme la recherche d’un ADN. Dans Morlaix, j’ai utilisé trois matrices, dont deux m’étaient familières et une totalement nouvelle."
"Une image en noir et blanc composée de plans fixes tournés en anamorphique puis le même format mais en Steadicam avec des plans-séquence où la caméra suit les personnages d’une façon libre et autonome. Ici, pour la première fois, j’ai utilisé une pellicule 16 mm en couleur au format 1.33, qui prend la moitié du film. Au début je trouvais ces images trop brutes, pas assez sophistiquées par rapport au noir et blanc. Et finalement j’ai pris beaucoup de plaisir à les regarder."
Le casting de Morlaix a été très compliqué, notamment à cause du Covid. Jaime Rosales a vu beaucoup de jeunes pendant presque deux ans sans trouver Jean-Luc ni Gwen : "Jean-Luc tel qu’il était un peu déployé dans le scénario, était comme un poète maudit de Rilke. Ce qui n’était pas vraiment évident à trouver. C’est Delphine Gleize, l’une des co-scénaristes du film, qui m’a parlé de Samuel Kircher. Après l’avoir rencontré, j’ai compris que c’était un vrai poète, un vrai artiste, et qu’il fallait le laisser s’emparer du personnage."
"Tout ce qui venait de lui était juste. Pour le personnage de Gwen, c’est Jérôme Dopffer, mon producteur qui m’a orienté vers Aminthe Audiard. C’est également lui qui m’a sug- géré Mélanie Thierry. Elles ont une ressemblance étonnante. Je ne les ai pas choisies par rapport à cela, mais c’était quand même quelque chose d’important. Finalement la ressemblance était telle qu’un ami réalisateur espagnol a pensé que nous avons utilisé du maquillage et que c’était bien la même personne", se rappelle le metteur en scène.