« Je t’en veux de pas savoir conjuguer une phrase et de bouffer du saucisson à 1€ du Leader Price. »
Servie par des dialogues à la fois réalistes et décalés, l’histoire de ce film participe du même principe : on part d’une situation kafkaïenne (l’irruption du surnaturel dans un univers qui se révèle souvent absurde, cynique et routinier) pour suivre un itinéraire initiatique, celui d’Emile, figure emblématique d’une métamorphose bien plus profonde que ce que laisse entendre le pitch original.
Le climat, la réalisation et l’interprétation témoignent d’un certain renouveau salutaire du cinéma français, retrouvant certaines de ses racines oubliées, après un passage par le Nouvel Hollywood, mouvement né en marge des studios dans les années ’70 : il y a du Scorsese dans les plans miroirs et du De Palma à ses débuts dans l’ambiance fantastique, comme il y en avait déjà chez Julia Ducournau (surtout Grave, 2016).
Le plus remarquable, c’est que ce cinéma ne craint plus la comparaison avec son homologue hollywoodien dont il faisait hélas trop souvent figure de pâle copie de série B. La caméra tantôt énergique, tantôt contemplative de Thomas Cailley s’inscrit ainsi dans une longue tradition de réflexivité toute intérieure, que ponctuent des effets spéciaux admirablement intégrés à l’histoire parce que simples, sans artifice inutile. L’interprétation, quant à elle, sublimée par un tout jeune et excellent Paul Kircher, un Romain Duris parfaitement canalisé et une Adèle Exarchopoulos toujours aussi fascinante, rend l’ensemble cohérent et tient en haleine. Enfin, le prétexte fantastique est aussi l’occasion de survoler pas mal de thèmes plus généraux, dont la bêtise humaine et le rejet, tout en finesse, au fil d’une narration linéaire et dense, sans prise de tête intelloproutprout.
C’est beau, c’est intelligent, c’est drôle, c’est palpitant et ça fout même un peu les miquettes.