Dans La Petite Dernière, Hafsia Herzi adapte le roman de Fatima Daas avec une sincérité palpable, sans jamais chercher à tout lisser ni à plaire. On ressent, dès les premières images, une volonté farouche de raconter sans trahir. C’est un film qui cherche l’équilibre, entre fidélité et liberté, entre pudeur et affirmation, entre immersion sociale et poésie discrète.
Il s’en dégage une force certaine, une singularité rare, mais aussi une hésitation qui, par instants, limite la portée de ce qu’il pourrait pleinement embrasser.
L’histoire de Fatima — fille cadette d’une famille algérienne pratiquante, élevée en banlieue parisienne, et en pleine exploration de son homosexualité — est traitée avec une finesse que peu de films osent. Ici, la complexité n’est pas surlignée, elle est vécue, comme un déséquilibre intérieur permanent.
Herzi ne moralise jamais, ne simplifie rien. Elle laisse parler les silences, les regards, les ruptures minuscules qui disent plus que les dialogues. C’est là que le film est le plus fort : dans ce refus du spectaculaire, dans sa confiance envers le spectateur pour combler les interstices.
Le scénario s’autorise la nuance, parfois jusqu’à l’indécision. Cela participe à la richesse du film, mais en bride aussi parfois la portée émotionnelle. On reste suspendu entre empathie et distance, sans que la bascule ne se fasse toujours.
Le cœur battant du film, c’est Nadia Melliti. Sa performance est d’une intensité muette, sans effets, presque austère. Elle incarne Fatima avec un mélange de vulnérabilité retenue et de lucidité tranchante. Une présence à la fois fragile et ancrée, qui justifie à elle seule que le film ait été distingué en festival.
Sa manière d’habiter les contradictions du personnage – entre foi, désir, loyauté familiale et émancipation – donne au film une colonne vertébrale humaine, profondément crédible. Son interprétation ne cherche jamais l’excès, et c’est là toute sa force.
Autour d’elle, la distribution est inégale mais sincère. Certaines relations, notamment celle avec Ji-Na (Park Ji-Min), laissent entrevoir des dynamiques passionnantes… sans que celles-ci ne soient toujours explorées jusqu’au bout.
Hafsia Herzi signe une mise en scène sobre, cohérente avec son sujet. Elle évite le pathos, les effets faciles, et privilégie une caméra qui accompagne, qui écoute. Jérémie Attard à la photographie joue sur les lumières naturelles, les cadrages serrés, pour rester au plus près du vécu. C’est une belle idée… qui, parfois, frôle l’uniformité.
On aurait aimé, à quelques reprises, que la mise en scène prenne plus de risques. Le film reste très contenu, parfois trop. Cette réserve volontaire peut se traduire par une certaine platitude formelle dans la deuxième moitié, où le récit semble hésiter sur la direction à prendre.
La musique d’Amine Bouhafa accompagne sans envahir. Elle n’impose rien, mais elle ne transcende pas non plus. C’est un fil sonore doux, qui soutient les scènes les plus sensibles sans leur voler la vedette. Là encore, la retenue domine.
Le montage, signé Dirk Meier, choisit un rythme lent, contemplatif. Il respecte le cheminement intérieur du personnage. Ce choix est cohérent, mais il contribue aussi à une forme de stagnation narrative dans certaines séquences. Le film se permet l’ellipse, la suggestion, la fragmentation — ce qui est beau — mais il ne comble pas toujours les attentes qu’il crée.
La Petite Dernière n’est pas un manifeste. C’est une chronique intime, sociale et spirituelle, qui choisit de ne pas trancher. Le rapport à la religion, à la famille, à l’orientation sexuelle, à la langue, à la France… tout cela cohabite dans une même tension, jamais résolue. Et c’est justement cette non-résolution qui rend le film à la fois précieux et partiellement frustrant.
Il faut saluer son courage, sa délicatesse, sa volonté de ne jamais céder aux clichés, ni à la complaisance. Mais cette posture d’équilibriste empêche parfois l’œuvre de réellement s’envoler. On sort du film touché, interrogé, mais pas bouleversé.
La Petite Dernière est un film important par ce qu’il représente, par ce qu’il tente, par la lumière qu’il jette sur des parcours trop rarement portés à l’écran. Il est profondément honnête, souvent poignant, parfois bouleversant dans sa simplicité.
Mais c’est aussi un film qui avance prudemment, qui se retient là où il aurait pu s’embraser, qui suggère plus qu’il ne révèle. Une œuvre profondément humaine, qui touche juste, mais qui laisse une légère sensation d’inachevé. Comme si elle avait choisi, délibérément, de rester à mi-hauteur – et que c’est précisément cette position qui en fait toute sa singularité.