Avec Le Dossier Maldoror, Fabrice Du Welz s’attaque à un sujet brûlant et profondément ancré dans l’histoire récente de la Belgique. Inspiré de l’affaire Dutroux, le film ne cherche pas à en faire une reconstitution macabre, mais plutôt à explorer l’impuissance d’un système judiciaire et policier en pleine faillite morale. Ce choix narratif donne lieu à une œuvre tendue, oppressante, où la lente montée en pression est aussi fascinante qu’elle peut se révéler frustrante.
L’histoire suit Paul Chartier (Anthony Bajon), un jeune gendarme qui, au début des années 90, est chargé de la surveillance d’un suspect inquiétant, Marcel Dedieu (Sergi López). L’opération, baptisée Maldoror, vise à suivre les moindres faits et gestes de cet homme autour duquel gravitent des soupçons accablants. Très vite, Paul comprend que le système dans lequel il évolue est rongé par les lourdeurs administratives, les conflits d’intérêts et les ordres contradictoires.
Ce qui frappe dans Le Dossier Maldoror, c’est la manière dont le film parvient à retranscrire une paranoïa rampante. Le spectateur, comme Paul, est enfermé dans un labyrinthe de non-dits et d’actions avortées. Les décisions absurdes s’accumulent, la tension grimpe et l’impuissance du personnage principal devient celle du public. Pourtant, ce choix de réalisme, s’il sert admirablement l’ambiance du film, entraîne aussi quelques longueurs et des répétitions qui diluent en partie l’impact émotionnel du récit.
Visuellement, Le Dossier Maldoror est une réussite. Tourné en Super 16, le grain de l’image donne un cachet brut et réaliste à l’ensemble, renforçant l’impression d’être plongé dans une époque grise et sans espoir. La photographie de Manuel Dacosse joue sur des teintes froides et des compositions resserrées, étouffantes, qui traduisent parfaitement l’obsession qui ronge Paul Chartier.
Le travail sonore est tout aussi remarquable. Peu de musique, peu d’effets inutiles : le film repose avant tout sur les bruits d’ambiance et le poids du silence. Chaque conversation est chargée d’une tension sourde, chaque échange semble cacher plus qu’il ne révèle. Ce minimalisme renforce la sensation d’un engrenage inévitable, où l’issue ne peut être que désillusion.
Anthony Bajon livre une prestation sobre mais intense. Son Paul Chartier est un homme rongé par la frustration et la colère contenue, qui passe progressivement de l’idéalisme à une forme de cynisme impuissant. Face à lui, Sergi López incarne un suspect glaçant, dont la banalité même le rend terrifiant. Il ne surjoue jamais, ne tombe pas dans la caricature du monstre, et c’est précisément ce qui rend son personnage aussi troublant.
Le reste du casting est à l’avenant, avec des seconds rôles qui apportent chacun une pièce au puzzle de cette enquête tortueuse. Alba Gaïa Bellugi, dans le rôle de Jeanne Ferrara, offre une présence discrète mais essentielle, incarnant l’un des rares repères émotionnels de Paul dans cette descente aux enfers. Laurent Lucas, dans un rôle plus ambigu, ajoute une couche supplémentaire de tension et de malaise.
Si Le Dossier Maldoror brille par son atmosphère et ses performances, il peine parfois à maintenir un équilibre parfait entre réalisme et impact dramatique. À force de vouloir coller à la réalité d’une enquête où tout semble entravé, le film adopte un rythme lent qui peut frustrer. Certains passages s’étirent, certaines scènes de surveillance semblent répétitives, et si cela sert l’intention du réalisateur, cela peut aussi donner une impression d’essoufflement.
Le dernier acte, en particulier, surprend par sa sécheresse. Plutôt que d’offrir un climax explosif, le film choisit une résolution presque clinique, où l’absurdité de la situation prend le pas sur toute catharsis. Ce choix peut dérouter, voire laisser un sentiment d’inachevé.
Fabrice Du Welz signe avec Le Dossier Maldoror un film ambitieux, où la tension est omniprésente et l’atmosphère d’une efficacité redoutable. Mais cette volonté de coller au plus près du réel se traduit aussi par un certain manque de dynamisme, qui freine parfois l’impact du récit. Porté par des performances solides et une mise en scène soignée, le film impressionne sans toutefois atteindre une intensité maximale.
Un thriller marquant, qui fascine autant qu’il peut frustrer.