J’avais vu à sa sortie « La Loi de Téhéran », de Saeed Roustaee. C’était ce qu’on appelle un film coup de poing…l’un de ces films qui vous prend aux tripes et qui ne vous lâche plus pendant les 2h10 de la projection. C’était haletant sans être jamais binaire, virtuose sans être tape-à-l’œil, et le portrait que Saeed Roustaee donnait de la société iranienne était édifiant, abrupt, impitoyable ….Avec « Leïla et ses frères », autre film fleuve (2h39) Saeed Roustaee revient à l’un de ses thèmes favoris, la famille, ses hauts et ses débats, ses heurts et ses malheurs… et quelle famille, avec son coté pieds nickelés , entre combines et ruses des uns et des autres et cependant tous chômeurs contraints de magouiller pour échapper à la misère et à la promiscuité…
Le début est déconcertant…une usine sidérurgique est évacuée manu-militari …plus de matière première, salaires non payés depuis un an…Un ouvrier, pour sauver sa peau, remonte le courant de la foule en révolte…En parallèle, un petit vieux malingre faussement timide, se glisse parmi des hommes en prière pour réclamer la fin du deuil du parrain du clan… Enfin, une femme semblant soucieuse se fait masser par électrostimulation pendant que la télé diffuse des images de l’usine évacuée…C’est un démarrage un peu brutal et bavard d’autant que la VOST en mobilisant l’attention du spectateur, ne facilite pas la clarté... On ne comprend pas tout de suite pourquoi il y a autant de cérémonie autour de ce cousin. Un héritage en jeu, mais on ne comprend pas l’importance du titre qui sera transmis au moment de la succession. Puis arrive ce mot « Parrain », que nous ne savons pas comment décrypter. Le terme Parrain reste alors un terme que l’on donne dans le monde de la mafia, toutefois est-ce un film de mafieux se déroulant en Iran ? Non, nous ne sommes pas dans une culture musulmane traditionnelle, mais en Iran, un pays perse. Là-bas, le Parrain est la plus haute distinction de la tradition persane. Il est le chef du clan, il est celui qui prend les décisions et peut abréger des coutumes.
Le milieu du film permet de mieux saisir l’enjeu de ce titre, il correspond à ce mariage auquel le père de Leila sera présenté au clan comme le nouveau parrain. On comprend peu à peu cet enjeu de la part de ce père de famille à vouloir devenir le parrain et obtenir enfin le respect des autres membres la communauté. Lui, qui n’est jamais respecté et considéré, lui qu’on rejette et à qui on ferme la porte. Pour être ce fameux parrain, il va réduire le train de vie de la famille. Il va les appauvrir en voulant dépenser les économies d’une vie, quarante pièces d’or, dans un cadeau de mariage censé bluffer ses cousins méprisants…mais il en sortira humilié et peu à peu la famille va imploser, chacun des membres ne sachant jamais réellement l’état de la situation, va prendre des décisions qui vont influer sur sa vie et celle du groupe.
Au milieu il y a Leila, la sœur courage, qui tient à bout de bras cette famille impossible, envahissante celle qui parle, dit des choses et voit des choses, mais personne ne l’écoute. Elle voit arriver la tragédie, elle sait que le commerce est une source d’enrichissement. Elle comprend que la crise économique qui est en cours ne peut que s’accroitre. Il faut dire que son idée est un peu folle…et il est difficile de croire que racheter les toilettes d’un centre commercial afin d’en faire une boutique est une source d’enrichissement…. On n’arrive pas à saisir si réellement ce local est une opportunité ou si c’est une arnaque… Les arnaques et les mauvais choix, la fratrie en fait sans cesse. Le réalisateur excelle à orchestrer ces scènes de huis clos paroxystiques, où dans l’Iran des mollahs, des parents et des enfants se jettent à la face des injures ordurières…et son tableau de personnages aux abois, interprétés par des acteurs exceptionnels, obsédés par les calculs financiers a quelque chose de balzacien… Il faut accepter une première heure bavarde et hésitante. Mais la mécanique se met implacablement en marche, âpre, bouleversante …. L’émotion va ici crescendo. La séquence finale se révèle terrassante.
Et que penser de ce peuple condamné à la précarité, renonçant aux études et au mariage faute de moyens, incapable d’envisager un avenir meilleur….