J'y allais à reculons. Je craignais un énième film d'action où les fusillades s'enchaînent au ralenti pour glorifier une machine à tuer stéréotypée. J'ai découvert tout l'inverse : non pas un enchaînement pyrotechnique, mais l'histoire poignante d'un homme dont toute la vie bascule.
Le cœur du film, c'est son évolution. Au départ, un instituteur doux et pacifiste, idéaliste, qui a choisi de vivre en communion avec la nature, loin du chaos du monde. Lorsque la guerre du Donbass vient pulvériser son refuge, ses convictions volent en éclats. Le réalisateur prend le temps de montrer cet apprentissage de la violence. Il ne devient pas un tueur de sang-froid par magie. On le voit se durcir, apprendre, jusqu'à cette rigueur presque mathématique du tireur d'élite. Il n'éprouve aucun plaisir à ôter la vie ; son arme devient une nécessité pour défendre ses compagnons et ce qu'il reste de son pays.
Visuellement, l'atmosphère rappelle certains films d'Europe de l'Est. La mise en scène est épurée, parfois froide, et assume de longues séquences où il ne se passe presque rien. Cela fonctionne très bien, parce que c'est justement le quotidien d'un sniper : observer, attendre, rester immobile. J'ai été happé par ces moments passés dans l'œilleton d'une lunette, le souffle retenu face à un horizon vide. Là où certains verront des longueurs, j'ai trouvé une vraie tension. Le lourd silence qui précède chaque tir donne au moindre coup de feu un poids bien plus fort que n'importe quelle explosion hollywoodienne.
Le film a été tourné à l'automne 2020, avant l'invasion à grande échelle de 2022, avec le soutien de la Garde nationale ukrainienne, et cela se ressent dans le réalisme des scènes de terrain. Il ne cache pas son point de vue : il raconte cette guerre du côté ukrainien et assume ses symboles. Ce choix est cohérent avec l'histoire racontée.
Plus que les affrontements, c'est le contraste entre cet amoureux de la paix et le soldat qu'il finit par devenir qui reste en tête. Je pensais regarder une histoire de sniper. Je me retrouve avec le portrait d'un homme ordinaire précipité dans une réalité cauchemardesque. C'est ce que je n'attendais pas, et c'est ce qui m'a le plus marqué.
Mykola Voronin, l'homme derrière le film
Originaire de la région de Kherson, Mykola Voronin a décroché trois diplômes à l'Académie Mohyla de Kiev avant d'enseigner les mathématiques à Horlivka, dans un lycée professionnel des transports, face à des adolescents difficiles. Passionné d'écologie et lecteur de l'écrivain russe Vladimir Megre, il vivait dans une « nora », une cabane enterrée qu'il avait creusée de ses propres mains, se nourrissait de baies et élevait sa famille dans un esprit pacifiste. Survivant d'un cancer du rein avec métastases au foie, instructeur d'aïkido, il était aussi écrivain, chanteur et guitariste, et donnait ses concerts dans les orphelinats, les prisons, les rues et les trains de banlieue.
Puis vient 2014, et son histoire prend un tour que le film ne raconte pas. Voronin était au départ favorable à la Russie. Il s'est rendu à Horlivka pour soutenir les rassemblements pro-russes. Il y a vu des instructeurs militaires russes qui apprenaient aux volontaires à frapper à la gorge avec un bâton. Il est alors allé voir le rassemblement pro-ukrainien : des gens en chemises brodées, des ballons, des enfants qui priaient. Il a choisi ce camp-là. « J'ai été séparatiste pendant trois jours », aime-t-il répéter.
Il s'engage dans le bataillon Donbass, puis rejoint les parachutistes et devient l'un des « cyborgs » de l'aéroport de Donetsk. Ses camarades lui confisquent son téléphone parce qu'il publiait des photos de leurs positions sur Facebook. Têtu, il tient cinq jours seul au troisième étage de l'aéroport, en simulant la présence de plusieurs hommes. Ses connaissances de physique, il les met au service de ses tirs.
Ce que le film change
Marian Bushan a rencontré Voronin plusieurs fois. Voronin a lu le scénario, l'a commenté, figure au générique comme coscénariste et a assisté au tournage. Mais le réalisateur a renoncé au biopic pour faire un film de genre, en ajoutant des événements qui ne se sont pas produits tout en restant plausibles dans la réalité du Donbass. Le héros s'appelle d'ailleurs Voronenko, et non Voronin.
Le changement le plus lourd concerne le déclencheur. Dans le film, la femme du héros est tuée, et c'est ce meurtre qui le fait basculer. Interrogé lors de la première, Voronin a répondu que sa femme n'avait pas été tuée. Beaucoup de ses proches, en revanche, sont morts pendant la guerre.
L'autre écart, plus intéressant encore, est la disparition complète de sa conversion politique. Le film présente un pacifiste que la guerre radicalise. La réalité est plus retorse : c'est un homme qui a d'abord soutenu le camp d'en face, et qui a changé de bord en trois jours après avoir vu de ses yeux ce qui se préparait. Cette bascule-là, le cinéma n'a pas voulu la raconter, et je le comprends, elle est plus difficile à tenir dans un récit. Mais elle dit quelque chose de plus fort sur la lucidité d'un homme que la simple vengeance du film.
Un trait, au moins, est authentique : le personnage qui prie avant chaque tir. Cette foi appartient bien à Voronin.