Alex Lutz a été touché par la finesse sociologique et émotionnelle du roman Connemara de Nicolas Mathieu. Après avoir échoué à obtenir les droits de Leurs enfants après eux du même auteur, il a sauté sur l’occasion, obtenant les droits en un seul rendez-vous avec l'écrivain. Le metteur en scène explique ce qui l'a intéressé dans cette œuvre :
"Son incroyable acuité, sa manière de décrire comment le grand corps social infuse la vie de ses personnages, dans leurs attitudes, leurs gestes… De plus, il parle de la France, d’une certaine France, sans que ce soit un texte politique : il trace une subtile cartographie sociologique, mais aussi sensorielle, des êtres, sans une once de pédagogie de comptoir."
"J’aime que ses personnages soient systématiquement paradoxaux, sans certitudes, et il nous trimballe ainsi dans leurs têtes et leurs sens, sans les justifier ni les juger."
Alex Lutz a conçu l’adaptation comme une « tresse à trois mèches » entre : la vie d’Hélène, celle de Christophe et leur liaison amoureuse. Il confie : "J’ai dépouillé le roman comme dans un jeu de mikado : si je retire ça, est-ce que l’édifice se casse la gueule ? C’était fastidieux, mais utile. Et puis, donc, j’ai lâché cette obsession de rester toujours avec mes deux personnages. Il faut toujours choisir une énergie, une destinée, et ce fut celles d’Hélène."
"D’autant plus que le roman commence sur une phrase d’elle : « la colère venait dès le matin ». C’est avec elle qu’on entrait dans l’histoire, donc il fallait en sortir par la même porte, la sienne. C’est son mouvement qui compte, dans son trajet de Paris à Epinal, dans son choix très volontaire d’une liaison, et dans l’issue de l’histoire."
Tourné entre Nancy et Épinal, le film reste fidèle au décor du roman. Ce choix est renforcé par le fait que le producteur Emmanuel Georges est originaire de la région, tout comme Lutz. Cette proximité géographique devient un atout. Le budget modeste a aussi joué : pas de grandes scènes aériennes, mais une immersion dans les matières et ambiances locales, comme les pulls, les vestiaires, les doudounes… qui donnent une identité sensorielle très forte.
Alex Lutz ne voulait pas de reconstitutions classiques pour les scènes du passé. Inspiré par la mémoire réelle, il a choisi de les filmer comme des « sursauts », presque sensoriels, toujours du point de vue des personnages : "On ne se remémore pas une boum dans sa continuité, mais par petits bouts flous..."
Avec sa cheffe opératrice Éponine Momenceau (qui a travaillé sur Dheepan), il a opté pour une approche très subjective : les souvenirs arrivent par bribes – un regard, un détail – souvent depuis le corps. C’est une vision très intime et physique du passé.
Alex Lutz explique au sujet du personnage incarné par Bastien Bouillon : "Tout peut indiquer - et sans doute va-t-on me le dire - que c’est juste un loser sportif, mais, en fait, ce « loser » s’entend avec son ex femme, s’occupe de son père du mieux qu’il peut, en dépensant tout ce qu’il a d’économies pour lui offrir une fin de vie acceptable, et il prend soin de son fils. En plus, il vit une magnifique liaison. Il n’est pas devenu un grand champion de hockey, et alors ? Il a fait le choix d’un périmètre, et, dans ce monde là, il assure."
Hélène, interprétée par Mélanie Thierry, est un personnage de contrastes puissants : à la fois dure et vulnérable, tendue et capable d’abandon, intellectuelle et charnelle. Issue d’un milieu modeste, elle s’est forgé une carapace à force de volonté, d’études, de rage sourde, poussée par une sorte de honte sociale et un désir profond de s’extraire de son origine. "Je ne la voulais pas mystérieuse, mais volontiers cassante car dans le personnage d’Hélène, il y a de la colère, de l’agacement, de l’épuisement face à la charge mentale, les gosses, le boulot", précise Alex Lutz.
La photographie signée Éponine Momenceau offre une esthétique sensorielle et physique, centrée sur les corps, les matières et la mémoire. Refusant les plans larges et les vues de carte postale, elle a choisi de filmer les lieux à hauteur humaine, souvent en plans rapprochés, avec une grande attention portée aux textures (pulls, peaux, cheveux, éclairages doux).
Par ailleurs, les flashbacks sont traités comme des souvenirs fragmentés : flous, morcelés, presque vus à travers une buée. Ce parti pris visuel, combiné à une lumière naturelle et à une profondeur de champ réduite, a pour but de créer une image chaleureuse mais mélancolique, parfaitement en phase avec le propos du film : les traces laissées par le temps, les regrets, les corps qui parlent.