On peut voir les films de Kaurismäki comme des actes de résistance. Ils résistent au temps qui passe, aux idéologies changeantes ou encore aux gadgets modernes. A l’actualité aussi, bien sûr, et ce dès la première scène des Feuilles mortes, dans laquelle on entend des nouvelles du conflit russo-ukrainien au travers du poste radio de Ansa. Ce sera bref. Ansa changera vite - comme nous tous ? - de station pour écouter des chansons hors d’âge.
Tout, dans la mise en scène de ce film, du plus petit accessoire au décor dans son entier, est fait pour mettre à distance le contemporain en vue de poétiser le quotidien. Et ce n’est pas tant dans l’histoire qu’il faut chercher cette volonté de mise à distance que dans la scénographie. Ainsi, plusieurs scènes, avec leur esthétique désuète très marquée, très kaurismakienne, se situent à l’intérieur d’une scène plus grande qui, elle, est fortement marquée par la réalité d’aujourd’hui. Un exemple : la cinémathèque où se rendent les deux amoureux. Celle-ci est décorée d’affiches soigneusement choisies, baignée d’un éclairage assez irréel. Mais si l’on observe bien, on peut voir dans l’arrière-plan qu’elle se situe au beau milieu d’un quartier HLM froid et grisonnant - architecture on ne peut plus moderne. Cela me fait un peu penser à ce tableau de Magritte où l’on voit une maison éclairée de nuit tandis que le ciel est encore inondé de la lumière du jour. Ce décalage dans la mise en scène est intéressant dans la mesure où cela situe les personnages dans une bulle un peu hors du temps, un monde-refuge - comme nous tous en allant au cinéma ? - pas totalement hermétique aux affres du contemporain (conflits mondiaux, consumérisme, précarité…) mais où il serait encore possible de goûter aux joies des retrouvailles, au bonheur de s’aimer, à la solidarité prolétarienne. Il y a peut-être là, dans un geste artistique d’une grande générosité, acte de résistance, à tout le moins espoir de lendemains meilleurs, et c’est ce qui rend, je trouve, le film si touchant.