Lorsque son/sa frère/sœur Zara fait une dépression nerveuse, Eva doit reprendre son poste de bruiteuse dans le monde de la publicité. Alors qu'elle est de plus en plus fascinée par les chevaux, une magnifique queue soyeuse lui pousse au bas du dos. Dire que le premier long-métrage de Ann Oren cultive l'étrangeté ressemble à un doux euphémisme. Le film culbute allègrement les notions de "genre" et rapproche l'être humain des comportements des animaux et des végétaux. En même temps, il bannit toute modernité, dans un univers désuet, accentué par une mise en scène ultra stylisée, censée dégager une atmosphère poétique et sensuelle (les scènes de soumission/domination, hélas passablement ratées). L'humour des situations est-il volontaire ? Pas certain mais, en tous cas, il ne s'exhale guerre d'émotion ni d'émoi de ce film qui louche vers la Nouvelle vague française, voire sur un cinéma plus expérimental. Un produit idéal pour impressionner dans les festivals internationaux mais peu à même de toucher un large public. Un film qui n'a qu'un récit très fragile à offrir, même si son interprète principale, Simone Bucio, lui amène une candeur et une séduction appréciables.
Comme expliqué par sa réalisatrice Ann Oren avant la projection, un piaffe est un mouvement exécuté en dressage équestre, dans lequel le cheval exécute un trot en faisant du sur-place. A partir de là, la porte est ouverte à l'interprétation et le film ne manquera pas de nous en laisser tant il fait partie de ceux qui intriguent et déboussolent, donnant à chaque spectateur, même si tous dans la salle ont vu le même, des réactions et des sentiments très contrastés. Autant le dire immédiatement, Piaffe, dans son originalité, ne peut être que clivant. Le synopsis suffit d'ailleurs à introduire cette étrangeté.
Eva, une jeune femme doit remplacer au pied levé sa soeur Zara. Celle-ci travaillait sur les bruitages d'une publicité pour laquelle elle devait reproduire les sons d'un cheval avec son environnement. Belle idée que de découvrir l'envers du décor de ce métier où il faut rivaliser d'ingéniosité mais non seulement, maîtriser son sujet. Ann Oren donne d'ailleurs énormément de dimension aux effets sonores de son film où chaque respiration semble transpercer la salle à la manière d'une vidéo ASMR.
Dès les premières minutes, la jeune fille nous apparaît comme timide mais dévouée pour reprendre les activités de Zara. Elle finit d'ailleurs, après un premier effort, par se faire railler par le réalisateur qui lui repproche de n'être qu'un robot n'ayant jamais observé d'animaux. Il a besoin d'un humain. Démarre alors une quête équestre pour observer les chevaux, quête qui va s'accompagner d'une mutation physique aussi incroyable que le peu de réactions qu'elle suscitera sur ceux qui la croiseront : une queue de cheval va commencer à lui pousser dans le bas du dos, l'amenant petit à petit sur des terrains qu'elle n'avait jamais foulé, entre perversion masochiste et sensualité dérangeante.
Au-delà de l'aspect fantastique du film qui s'ancre dans une réalité très peu malmenée par la transformation d'Eva, c'est sa rencontre avec un botanniste passioné de fougères, espèce végétale porteuse des deux sexes, qui générera le plus de réactions chez les spectateurs. La jeune fille se révèle au fur et à mesure de ses jeux qui s'avéreront tantôt malaisants, tantôt drôles (peut-être involontairement) et elle se découvre à mesure que sa transformation s'opère. A mes yeux, la réalisatrice allemande utilise ce prétexte équestre improbable pour illustrer la perte du genre et extérioriser cette transformation intérieure. Eva se cherche, dérivant d'abord dans le monde abandonné par Zara, pour se l'accaparer et s'accomplir finalement pleinement. Le choix de l'artiste queer Simon(e) Jaikiriuma Paetau incarnant sa soeur illustre d'ailleurs parfaitement ces barrières qui s'effacent. Mais encore une fois, chacun y verra ce qu'il souhaite/pense y voir.
Si il m'a été difficile de véritablement l'apprécier pendant la projection, une chose est sûre, Piaffe est de ces films qui même une fois terminés vont susciter des discussions intéressantes. Une oeuvre qui vous trotte dans la tête.
Une originalité à tous crins. Un film étonnant, déroutant, assez fascinant. La réalisatrice Ann Oren explore une humanité dont elle abolit les frontières, dans une dimension fantastique où l’humain fusionne avec l’animal et le végétal, où le masculin fusionne avec le féminin, où jaillissent des désirs nouveaux, une sexualité nouvelle. Tout est affaire ici de croissance et d’excroissance. Le personnage du botaniste aime à regarder les fougères pousser ; le personnage d’Eva voit grandir sa queue de cheval et se plaît à la montrer ; les deux personnages se trouvent et s’unissent dans une poussée singulière d’érotisme, ainsi que dans un jeu variable de dominant/dominé. Il est question également d’union et de rapports de force, en zone trouble, entre les personnages d’Eva et de Zara. Autant de personnages qui se cherchent, se rapprochent, s’éloignent en se cabrant, dans un curieux trip hyper sensoriel, qui fait la part belle aux sons, tout en surprenant les sens de la vue et du toucher. Un trip qui est au final le récit, pour Eva, d’un développement personnel, d’un épanouissement, d’une affirmation de soi. Récit qui emprunte les chemins imaginaires d’une symbolique mutante, d’une étrangeté aussi dérangeante qu’intéressante.
Piaffe est un OVNI qui se concentre sur le son et l'image plus que sur une intrigue énormément laissée à l'interprétation. Cette dernière nous montre la transformation d'une jeune femme à travers sa sexualité, son envie de plaire. Le film mélange un côté animal, un côté végétal, une dualité masculin/féminin, frère/soeur etc. On ne comprend pas tout, c'est voulu, c'est joli à regarder mais assez déroutant et confus.
Un film avec un concept, une bonne idée de base. Mais malheureusement une seule idée n'est pas suffisante pour faire un bon film. Passer la demie heure, le concept s'essouffle et le film n'exploite pas du tout son concept (même si il y a quelques métaphores à la sexualité). Mais rien de quoi casser les 3 pattes à ce fameux canard. Dommage ! spoiler:
Avant d’entrer plus en avant dans le vif du sujet, un bref aparté. Bien qu’ayant un avis très nuancé à propos de ce film, Piaffe est une véritable claque cinématographique, dans tous les sens du terme. Il est de ces films qui bousculent, interrogent, désarçonnent mais aussi éblouissent. Ce film divise les spectateurs mais il n’en demeure pas moins intéressant. Il pousse à la réflexion et engage ses spectateurs dans une démarche d’échange. On est donc très loin du ciné « pop-corn gore » auquel l’on pourrait s’attendre en venant à Gérardmer, et en même temps il n’y a pas d’autres festivals dans lequel Piaffe aurait davantage sa place. La réalisatrice israélienne Ann Oren utilise un genre horrifique bien connu, le « body horror », (genre dont David Cronenberg s’est fait le spécialiste), pour le détourner à des fins plus poétiques qu’horrifiques. En effet, Piaffe narre l’histoire d’Eva, interprétée par Simone Bucio, femme introvertie vivant à Berlin à qui il pousse une queue de cheval au bas de sa colonne vertébrale et qui s’éveille à la sexualité.
Des préliminaires réussies L’ouverture d’un tel film pouvait s’avérer être pour le moins « casse-gueule ». On y apprend qu’Eva est chargée malgré elle de concevoir la bande sonore d’une publicité pour un médicament dont le nom « Equili » renvoit vers le concept d’équitation. Cette publicité met en scène un cheval. Eva s’attellera à identifier quels matériaux et quels rythmes se rapprochent le plus du son du galop du cheval. A l’écran, cela donne un fascinant processus d’essais et d’erreurs magnifié par une conception sonore extraordinaire. Ann Oren réussit franchement l’introduction de son film, dans un style très plaisant, presque fétichiste tant l’attention portée aux minuscules détails est importante. Tourné au 16mm, chaque scène explicite plus ou moins lentement des détails clés. Ann Oren sème tout le long de la première partie du film de petites graines, comme autant de prétextes pour Eva à découvrir son corps. Je pense notamment à son passage dans une écurie durant lequel elle frotte le harnais d’un cheval et le mors cliquette sous son contact. Plus tard chez elle, elle mettra une chaîne en or dans sa bouche et la fera bouger avec ses dents pour reproduire ce son métallique. Je pense aussi à ce premier passage dans une boite de nuit où, soucieuse d’attirer l’attention de la barmaid, elle brise un verre. La barmaid lui répond par un sourire, une coupure léchée et un verre gratuit. Eva semble un peu paumée au milieu de personnages sadiques, libérés. Une allégorie de la découverte sensuelle La queue de cheval émerge dans la seconde partie du film, de façon très progressive. Il s’agit là de plans assez loufoques, voire à certains moments grotesques. Cette excroissance accompagne Eva dans sa libération sexuelle. Afin d’alimenter cette découverte sexuelle, Eva fait la cour à un botaniste. Le film bascule alors vers une étrangeté décomplexée caractérisée par des scènes érotiques impliquant des fougères, la gorge profonde d’une rose et l’étouffement d’une cavalière avec sa propre queue. Il faut le voir pour le croire. Ann Oren adopte ici une posture « kafkaienne » en construisant un exercice hypnotique d’hédonisme métamorphique. En ce sens, Piaffe est stupéfiant d'imagination et d'habileté, et constitue un plaisir cinématographique authentique et très séduisant. Le récit s’essouffle ensuite vers une fin prévisible. Une allégorie sur la quête d’identité La relation qu’entretient Eva avec son frère transsexuel Zara suggère l’intérêt de la réalisatrice pour les corps qui refusent d’être confinés par la normativité. Le botaniste qui séduit Eva ne dit pas autre chose lorsqu’il décrit les fougères comme étant capables de produire à la fois du sperme et des œufs. Les concepts de mâle et de femelle sont mis à mal et surtout, les fougères ainsi présentées occupent une place dominante dans la nature. Le parallèle avec Zara est implicite. Genre, sexualité, nature, soumission, identité, les thèmes abordés se multiplient. C’est le genre de film qui demande à être vu, revu puis discuté. C’est complexe, pas toujours accessible. On a parfois l’impression d’être sur une ligne de crête entre le grotesque et le poétique, mais Ann Oren réussit fort heureusement une merveilleuse mise en scène. On sent tout le long du film une véritable intention de sa part : le rythme, les détails, la bande sonore, l’image,… le cinéma en somme. https://lashortlist.blogspot.com/