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Olivier Barlet
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3,5
Publiée le 22 janvier 2025
Une approche à pas feutrés de l’intimité du traumatisme, comment on gère ce qu’on a subi quand l’Autre est un monstre, et comment on gère en retour le monstre en nous pour ne pas reproduire la violence – mais aussi comment, dans leur ignorance et leurs stigmatisations, les monstres nous entourent. Le jeu épuré et subtil de Justin Mirichii mais aussi les clairs-obscurs et les difficultés relationnelles évoquent combien il est difficile d’exprimer le trauma et combien ne pas le faire conduit à une impasse. Le film s’inscrit ainsi dans l’impérieuse nécessité de la prise de parole dans la sphère sociale encouragée par le mouvement metoo face aux harcèlements sexuels.
Venu du Kenya, Shimoni est le premier long métrage de Angela Wanjiku Wamai, une monteuse aguerrie. Au vu de son sujet, le récit semble s'orienter vers la rédemption d'un homme qui vient de sortir de prison et auquel le curé de son village natal va donner une seconde chance. C'est peu dire que le scénario est bien plus complexe que cela, créant avec une esthétique très travaillée une atmosphère trouble et étouffante, nocturne, notamment, qui se marie parfaitement avec la psychologie torturée de son personnage principal. Avec ses non dits, les lourds silences des uns et le bavardage des autres, avec un mélange des langues, anglais et swahili, qui caractérise chacun de ses protagonistes, Shimoni a des allures de conte tragique, au sein d'un village qui abrite un monstre (spoiler: ou peut-être deux, qui sait ?). Au-delà de son intrigue dramatique, le film est aussi une chronique rurale, dont les habitants se nourrissent de rumeurs, accueillent l'étranger avec curiosité, suivent les préceptes de la religion mais sont aussi prompts à réagir et à condamner plutôt qu'à pardonner. Shimoni se situe à l'opposé de nombreux produits calibrés qui envahissent régulièrement nos cinémas. La réalisatrice n'a pas choisi la facilité en racontant une histoire très noire, qui plus est en ne l'explicitant que progressivement, mais c'est justement cette exigence, que l'on pourra également qualifier de minimalisme profond, qui n'est pas un oxymore, qui en fait tout le prix.
La trentaine bien entamée, Geoffrey a fini de purger la longue peine à laquelle il avait été condamné pour un crime commis dans la capitale. À sa sortie de prison, son oncle le ramène à Shimoni, le village du sud du pays où il a grandi. Le curé a accepté de le prendre à son service en cachant au reste de la population son passé. Ancien professeur d’anglais, Geoffrey se voit ravalé au statut de garçon de ferme. Un beau jour, Geoffrey fait une rencontre qui fait remonter en lui un passé longtemps enfoui.
Le Kenya n’est pas un grand pays de cinéma. Si on exclut "Out of Africa", on serait bien en peine de citer un film qui y ait été réalisé. En cherchant bien, on se souviendra peut-être de "Rafiki" et du parfum de scandale dont cette comédie girly et lesbienne fut entourée à sa sortie en 2018.
Comme Rafiki hélas, "Shimoni" ne cède pas à l’exotisme et ne nous montre rien de ce pays où j’ai vécu, jeune, ingambe et chevelu, trois des plus belles années de ma vie. L’histoire qu’il raconte pourrait se dérouler n’importe où.
C’est une histoire sinistre dont les ressorts se dévoilent lentement. Le scénario de "Shimoni" est en effet suspendu à deux énigmes : quel crime Geoffrey a-t-il commis ? quel traumatisme a-t-il subi dans son enfance qui explique peut-être ses pulsions criminelles ? Il réussit à ne pas les élucider trop tôt pour maintenir le spectateur en haleine ; mais elles sont trop transparentes pour être vraiment stimulantes.
Geoffrey se voit au surplus dénier le droit de retrouver une place dans la société alors qu’il a purgé sa peine. De ce point de vue, les personnages du prêtre qui le recueille, de la villageoise débonnaire qui travaille avec lui et de la jeune voisine qui s’est entichée de lui et qui aimerait bien le voir sortir de sa mélancolie sont particulièrement intéressants : ils incarnent, chacun avec sa part d’ambiguïté, les réactions archétypales d’un groupe humain face à ses brebis galeuses.
"Shimoni" dresse le portrait d’un homme brisé, rongé par la culpabilité et par ses démons intérieurs. Sa conclusion est sinistre. Un film mainstream n’aurait pas eu une telle audace.
Film vu en octobre 2023 au Festival VISIONS D'AFRIQUE (Oléron). Belle description de la "tension interne" du personnage principal et du poids délétère / d=e l'inconscience confortable des autorités religieuses..
Enfin ! Coup de coeur du Fespaco où le film n'a malheureusement obtenu que l'Etalon de Bronze, porté par un acteur kényan sensationnel (Justin Mirichii), je pensais que ce film ne sortirait pas en France. Avec tout ce que le procès Mazan a soulevé en France, les associations de Justice Réparatrice devraient s'emparer de ce film en toute urgence.