Dao n’est pas un film né d’une idée précise, à un moment donné, mais plutôt des choses qui se sont accumulées avec le temps chez Alain Gomis. Le metteur en scène se rappelle : "La cérémonie mortuaire de mon père en Guinée-Bissau a été un moment très fort et très important dans le processus. J’ai ressenti l’envie de faire quelque chose à partir de cette expérience, mais sans savoir encore sous quelle forme. Et puis un an ou deux plus tard, je suis allé à un mariage…"
"J’ai commencé à écrire en 2018, après Félicité. Il y a eu ensuite le documentaire Rewind and Play, et en parallèle, l’écriture d’un autre projet de fiction. C’est dans ce temps-là, entre plusieurs projets, que Dao a pris forme, c’est une histoire qui s’est fabriquée lentement, par strates."
Dao est traversé par une réflexion sur une génération d’enfants d’immigrés arrivée à l’âge de la transmission, souvent sans avoir connu leurs grands-parents. Un saut de génération qui interroge le temps, le cycle de la vie : "Ce qui m’intéresse, c’est cette idée que l’on n’est jamais vraiment préparé à l’âge que l’on a. On n’est pas plus préparé à avoir cinquante ans qu’à en avoir dix. Chaque âge arrive avec sa part de naïveté. En même temps, il y a quelque chose de réconfortant dans le fait d’avoir déjà traversé des difficultés."
"On se dit qu’on a tenu bon, qu’on a surmonté certaines choses. Cela peut donner une forme de confiance pour la suite, même si l’on ne sait pas exactement ce qui va venir. Mais surtout vient la question de la transmission. Que sommes-nous capables de transmettre ? Ce qu’il y a de beau dans les retrouvailles, c’est ce plaisir de se voir, vieillis, en regardant les autres, de voir les enfants qui ont grandi, solides, et quelques anciens qui restent. Avec eux disparaît le passé, reste la ,charge du présent", raconte Alain Gomis.
Le film est construit comme un espace d’expression collective, où l’on se demande ensemble ce qu’on a envie de transmettre, à quoi on a envie de ressembler : "La fiction permet de s’interroger les uns les autres plus fortement. J’avais le sentiment qu’il y avait des choses qu’on ne montrait pas, par peur d’être jugé, déconsidéré, ou réduit à certaines images. Comme si, pour être accepté, il fallait se conformer à ce que les autres attendaient de nous."
"Avec Dao, j’ai eu envie de faire l’inverse : montrer les choses telles qu’elles sont, entièrement, et telles que les personnes filmées ont envie de les montrer elles-mêmes. Cette question - comment est-ce qu’on a envie de se représenter - est devenue centrale. J’ai l’impression qu’on est souvent frustrés de la façon dont on est regardés. Dao est né aussi de ce désir-là. En ce sens, le film est une célébration, et un acte d’affirmation", confie Alain Gomis. Il ajoute :
"Ils et elles, ne revendiquent rien, ils/elles sont, pour elles et eux-mêmes, et pour le monde. Ils/Elles se sont dit des choses très simples qu’ils avaient besoin de se dire et d’entendre."
Au départ, D'Johé Kouadio ne voulait pas jouer dans le film parce qu'elle n’aime pas se mettre en avant et, surtout, parce que ce n’est pas mon métier : "Je ne me sentais pas légitime. J’ai refusé plusieurs fois. Si j’ai fini par accepter, c’est pour des raisons que je ne peux pas dévoiler ici. Disons simplement que ce projet comptait énormément pour Alain. Il y était profondément engagé. Lui avait pensé à moi, mais pour moi, ce n’était pas une évidence."
"J’ai progressivement compris pourquoi il voulait faire ce film. À travers les échanges, les discussions qui se sont ouvertes, tout a commencé à se mettre en place. Il parlait de son histoire, de son village, de sa famille : ses oncles, ses tantes, la maison de son père, ce lieu qui lui appartient profondément. Les émotions, on les a traversées ensemble. C’était très intime, parce qu’on savait exactement de qui et de quoi on parlait", confie la comédienne. Elle ajoute :
"J’ai compris que ce film était une manière d’honorer mon oncle, le père d’Alain, mais aussi nos coutumes, nos traditions, nos histoires, racontées depuis l’intérieur. À partir de là, je savais que je devais m’engager pleinement, faire les choses sérieusement, pour lui. Puis quand Samir Guesmi est arrivé lors du casting, tout s’est fait très naturellement. On a discuté, on a travaillé, et à un moment, j’ai même oublié qu’on était déjà dans le film."
D’Johé Kouadio est arrivée sur le projet par un casting très particulier. Juliette, la directrice de casting, l’avait prévenue : la comédienne n’avais rien à préparer, juste à venir avec une photo d'elle : "On a commencé par parler de moi. Il n’y avait pas de texte, pas de personnage écrit. Et puis, petit à petit, quelque chose s’est déplacé vers le film. J’ai eu le sentiment que c’était davantage une rencontre qu’une audition. Le casting fonctionnait comme un tournage. On jouait dans des situations très différentes, avec plusieurs partenaires, sans consignes rigides. C’était extrêmement libre et très rare. On prenait le temps."