Présenté dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2024, Le Royaume impose d’emblée Colonna comme un cinéaste à suivre. Le Royaume n’est pas un simple drame criminel, ni même un récit d’apprentissage classique : c’est un film sur la dépossession, sur un territoire qui se dérobe à ceux qui le revendiquent, sur un héritage paternel légué comme une condamnation.
L’intrigue nous ramène en 1995, au cœur d’un été qui s’annonce comme un basculement. Lesia, 15 ans, voit son insouciance brutalement fauchée lorsqu’elle est contrainte de suivre son père, Pierre-Paul, un homme en fuite, mêlé aux conflits souterrains qui gangrènent l’île. L’exil, la cavale, l’errance : la trajectoire du duo épouse les motifs du western, mais dans un espace où l’horizon est toujours barré par la montagne ou la mer. La Corse, ici, n’est ni carte postale ni simple décor, mais un personnage à part entière, menaçant et magnétique.
La mise en scène épouse cet enfermement paradoxal : larges plans contemplatifs qui rappellent la peinture romantique d’un paysage aussi magnifique qu’inquiétant, contrastant avec des cadres plus serrés où l’intimité se charge d’une tension sourde. Une scène nocturne, où père et fille échangent quelques mots au bord d’une route déserte, résume à elle seule l’ambiguïté du film : l’amour y est là, indéniable, mais il est gangrené par la peur et l’incertitude.
Ce qui donne sa chair à Le Royaume, c’est d’abord son duo principal. Ghjuvanna Benedetti, révélation du film, compose une Lesia d’une rare justesse, oscillant entre enfance et brutal passage à l’âge adulte. Face à elle, Saveriu Santucci incarne un Pierre-Paul complexe, loin du simple gangster en fuite : il est un homme aux abois, à la fois bourreau et protecteur, enfermé dans la logique de clan.
Entre eux, Colonna n’offre ni grand discours ni explosion émotionnelle, mais laisse s’installer une relation où les gestes, les silences, les regards échangés en disent bien plus que les mots. La violence du père est aussi une tendresse maladroite, un amour incapable de s’exprimer autrement qu’à travers l’urgence et la fuite.
Si Le Royaume impressionne par son atmosphère et la force de son duo central, il n’échappe pas à certaines limites. Le film souffre par moments de longueurs qui diluent son intensité dramatique, ralentissant une tension pourtant soigneusement construite. De même, les personnages secondaires – pourtant nombreux – peinent à exister au-delà de leur fonction dans le récit. Les hommes de main, les figures de l’ombre, les alliés de circonstance restent esquissés, sans jamais atteindre la même profondeur que Pierre-Paul et Lesia.
Avec ce premier long-métrage, Julien Colonna signe une œuvre âpre, habitée, qui capte avec les tensions d’une île en proie à ses démons. Le Royaume n’est pas un film sur la Corse, mais un film qui respire la Corse, qui en épouse les fractures et les non-dits, et qui, au détour d’un silence ou d’un regard, laisse affleurer toute la douleur d’une transmission impossible.