Paul Thomas Anderson signe avec Une bataille après l’autre un film à l’ambition démesurée. La mise en scène est grandiose, la photographie somptueuse, le casting presque irréprochable. Sur le plan formel : tout est là pour un grand film. Et pourtant…
Ce qui aurait pu être une fresque au vitriol sur l’Amérique contemporaine se transforme en objet lourdingue, saturé, écrasant. Le principal défaut est criant : l’abandon total de toute nuance morale qui nuit gravement à l'adhésion du spectateur. Hormis peut être ceux dont les humeurs bilieuses répondent aux mêmes excès que ceux du cinéaste et qui prendront cette outrance pour une explosion de lucidité aux vertues cathartiques.
Les gentils servent "la révolution". Avec un but ultime ... (?) qui n'a pas besoin d'être évoqué, parce qu'au fond, ... ils sont "gentils".
Les « méchants » ne sont plus des personnages, mais des objets grotesques maquillées de douze couches de vilenie pour qu’on les déteste dès la première seconde. Des panneaux signalétiques, des gros Burger verts radioactifs dégoulinants, avec un nutriscore E, posés au milieu d'assiettes de carottes Vichy pour qu'on les repère mieux ! Sean Penn, dans son style, n'est plus qu'une longue grimace boursoufflée !
Et tout y passe. Les militaires, les patrons, les capitalistes, la religion, les sociétés secrètes, les smokings, les polos Lacoste, ... tout !
Résultat : la satire se fige, se déséquilibre, la caricature finit par lasser. Pour ces méchants "irrécupérables", pas d’ambiguïté, pas de zone grise, pas de plongée dans le puits sans fond des âmes.
C’est lourd, et la musique, malheureusement, rajoute une couche de supplice.
N'est pas Tarantino qui veut.
Pourtant, entre ces grosses plâtrées de peinture projetées à coups de truelle, il y a des moments de grâce : des acteurs brillants, des ruptures de ton assez bienvenues, des moments d’une intensité émotionnelle assez réussie, des éclats comiques, voire burlesques, des séquences dignes du grand cinéma – la longue poursuite en voiture est un morceau de cinéma pur, tendu, mémorable.
Avec cette réponse frontale - qui se veut certainement irrévérencieuse et courageuse - aux années Trump, PTA tombe dans le piège de façon presque ironique : en cherchant à exposer sa vision de la "grotesquerie" du monde actuel, il reproduit, par ses propres excès, ce qu’il prétend dénoncer.
Au lieu d’analyser, il assène.
Au lieu de décortiquer, il écrabouille.
Comme contaminé par ce qu’il combat.
À force d’appuyer, de déformer, d’insister, il perd ce qui faisait sa force : la complexité, la nuance, la vérité humaine qui se loge dans le gris.
On sort de ces 2h40 avec un sentiment étrange : on s’est battu pour aller chercher le grand film, on a consenti l’effort exigé … et on s'est pris en pleine figure un objet massif, trop long, désaccordé, bouffi par sa propre outrance.
Il confond la représentation d’un monde hystérisé avec l’hystérisation elle-même.
Dommage. Vraiment dommage.
Échec