Entre Gogol et Kafka
Union Soviétique, 1937. Des milliers de lettres de détenus accusés à tort par le régime sont brûlées dans une cellule de prison. Contre toute attente, l’une d’entre elles arrive à destination, sur le bureau du procureur local fraîchement nommé, Alexander Kornev. Il se démène pour rencontrer le prisonnier, victime d’agents de la police secrète, la NKVD. Bolchévique chevronné et intègre, le jeune procureur croit à un dysfonctionnement. Sa quête de justice le conduira jusqu’au bureau du procureur général à Moscou. Les 118 minutes signées par l’ukrainien Sergei Loznitsa ne cherchent pas à documenter des révélations fracassantes mais plutôt de la fable universelle sur un cauchemar en explorant les mécanismes aliénants du pouvoir et de la bureaucratie. Somptueusement glaçant jusqu’à un twist final renversant. On ne sort pas de la salle en faisant des claquettes, mais avec le sentiment d’avoir vu un grand film.
Quand on voit défiler les noms des pays coproducteurs, France, Allemagne, Pays-Bas, Lettonie, Roumanie, Ukraine, Lituanie… on sent bien que la production de ce drame carcéral n’a pas dû être un chemin pavé de roses. Ce récit s’inspire d’une nouvelle de Georgy Demidov, un physicien ayant subi l’emprisonnement politique au Goulag. Son texte, écrit en 1969, a dû attendre 40 ans avant de pouvoir être publié, après des décennies de censure et de confiscation par le KGB. A l’heure des grandes purges staliniennes, c’est la plongée d’un homme dans un régime totalitaire qui ne dit pas son nom. Permanence des plans fixes, palette des couleurs ternes et prééminence des dialogues… bref un théâtre claustrophobe où s’agitent, souvent en vain, les marionnettes du pouvoir stalinien. La dualité du titre est omniprésente dans la construction même de ce film : deux lieux, deux voyages en train, deux interludes musicaux, deux rôles secondaires interprétés par le même comédien, Les yeux toujours braqués sur le monde contemporain, Loznitsa oublie volontairement tout baroque absurde et cauchemardesque en faveur d’une certaine dose de pragmatisme. À l’heure où les régimes autoritaires font leur grand retour aux quatre coins du globe, le courage et la persistance d’un humaniste s’acharnant contre l’injustice devraient bousculer la léthargie de certains défaitistes. L’intrigue veut rappeler que ces mécanismes de terreur restent universels et trouvent encore des échos aujourd’hui.
Le casting est entièrement constitué d’acteurs russophones exilés. Les Aleksandr Kuznetsov, Aleksandr Filippenko, Anatolly Belyy, Vytautas Kaniušonis, Andris Keiss, Valentin Novopolskij,… et bien d’autres sont absolument parfaits. La mise en scène repose sur des plans fixes, jamais de caméra mobile. Le format carré () évoque les images d’archives, tandis que la palette de couleurs bannit toute teinte vive : ne restent que le noir, gris, brun, bleu sombre, blanc et… le rouge sang. Le tournage a eu lieu dans une prison de Riga construite en 1905 et fermée récemment pour insalubrité. L’odeur de souffrance y flotte encore – elle ne disparaîtra sans doute jamais, précise le réalisateur. Dans un pays où des dizaines de millions de personnes ont été déplacées ou sont passées par le Goulag, et où des millions sont mortes de faim ou dans des conditions inhumaines – la mémoire de ces tragédies vit encore dans presque chaque famille et nous hante toujours aujourd’hui. Un grand film qui, curieusement, ne bénéficie d’aucun battage médiatique, et qui mérite d’être vu et revu. Retenez votre souffle, car vous vivrez la dernière demi-heure quasiment en apnée.