Le film de Sergei Loznitsa, Deux Procureurs, c’est pas un simple film. C’est un affront. Un regard froid — mais pas glacial — porté sur une machine qui broie l’homme parce qu’il croit encore en la justice. La caméra respire l’air âpre des geôles soviétiques, le grain rugueux des murs, l’odeur de poussière et de papier brûlé qui suinte dès la première séquence. Le montage est sec — implacable — et la photographie, dans ses teintes gris muraille et jaune-miel fané, transforme le décor en théâtre de l’absurde. Le plan fixe s’impose, la caméra capte le moindre bruissement du couloir, le chant lointain d’un train, le murmure des détenus.
Loznitsa nous place aux côtés d’Alexander Kornev (Aleksandr Kuznetsov), jeune procureur bolchévique — intègre, volontaire — et donc déjà condamné. Sa quête se fait écoute, capte, sentir le souffle du pouvoir, la moiteur des interrogatoires, le claquement sec des portes métalliques. On pense à Kafka — on pense à Ozu, parfois — mais c’est bien la logique soviétique qui confine ici à l’opéra de l’absurde : un bolchevique face à son propre camp (le système qu’il croyait défendre). L’adjoint, le directeur de la prison, les agents de la NKVD, tous tremblent dans leur costume de bureaucrates — la moindre phrase dit la soumission, le moindre plan, la contrainte.
La lumière est mate, lisse dans les bureaux de Moscou, brillante et métallique dans les cellules — contrastes visuels qui disent sans bruit la différence entre façade et abîme. Le son devient personnage : un souffle, un crissement de serrure, le cliquetis d’une plume sur papier — tout évoque la lente démultiplication de la machine d’État. Pourtant, malgré ce dispositif aseptisé, le film demeure profondément sensoriel. On sent le grain de la roche dans les mines du Goulag, le goût du doute sur les lèvres de Kornev, la chaleur du couloir où s’attendent les présumés coupables.
Le film, oui, pose un dispositif strict. Mais c’est justement là qui tient sa force — c’est dans cette rigueur que surgit la violence sourde. On est face à l’opéra d’un totalitarisme qui ne dit pas son nom, et pourtant, la peur, la moiteur, la poussière et la suie en parlent. Le montage fonctionne comme un couloir sans fin, la caméra comme un témoin silencieux. Professionnel, mais sans artifice. Le récit avance avec l’évidence du cauchemar bureaucratique.
Certains pourront reprocher un certain formalisme — pourtant, moi j’y ai vu la substance d’un régime qui ne souhaite pas être vu. Une concession? Oui. Mais nécessaire. Car la dureté relève de ce que ce récit exige. A la manière de Zvyagintsev ou Tarkovski, on quitte le visible pour approcher la trame invisible du pouvoir. Le film est beau — mais pas apaisant. Il respire la terreur lente et met à nu le cœur du communisme stalinien. Ma note : 16 / 20.
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